La violence est un élément omniprésent dans des formes différentes, qu’il s’agisse de la violence physique, psychologique ou autre. Lorsque la violence et ses causes ne sont pas traitées d’une manière efficace, la paix interpersonnelle risque d’être brisée, entraînant une société fragilisée. Les causes de la violence sont très variées, ce qui rend difficile l'étude de ce phénomène pour trouver des solutions adaptées à différents contextes.
Depuis des millénaires, des penseurs Indiens ont apporté leurs réflexions afin de façonner et encadrer les esprits humains pour construire une paix intérieure, qui permettrait à son tour d’éviter ou de minimiser la violence.
Cette tentative pour développer une perspective humaniste et pacifiste dans nos esprits, s’inscrit d’abord par une maitrise de soi. Si l’esprit est agité, la violence devient un exutoire pour un individu risquant de perturber non seulement la vie individuelle mais également la vie collective.
Ainsi, va se développer un courant de pensée accès sur une éducation aux valeurs humaines, dont le but est d’inculquer un mode de vie paisible et humaniste chez les plus jeunes.
Après une présentation historique du concept de non-violence et d’éducation aux valeurs humaines en Inde, nous aborderons la façon dont Tagore a conceptualisé la mise en œuvre des valeurs humaines dans un modèle éducatif. Enfin, nous analyserons les raisons pour lesquelles l’UNESCO a reconnu Santiniketan comme un lieu privilégié éducatif et culturel, reconnu comme un site patrimonial mondial.
Depuis l’antiquité indienne, nous retrouvons des traces importantes des pensées accès sur la non-violence et sur une éducation basée sur des valeurs humaines. Dans un contexte de construction de la paix, les questions sont nombreuses. Comment former des citoyens pacifistes. Est-ce que la non-violence est une utopie ou une chimère ? Cette philosophie pacifiste est issue d’une base spirituelle importante dans l’histoire de l’Inde. De Bouddha à Gandhi, l’Inde a donné au monde un message de sagesse et de haute spiritualité1.
La sagesse conjointe à une haute spiritualité fournit la base d’une éducation reposant sur des valeurs humaines. La question du vivre-ensemble repose sur le même paradigme. Un mode de vie basé sur la non-violence pourrait apporter ainsi des bénéfices précieux aussi bien au niveau individuel qu’au niveau collectif. Cette culture non-violente fait partie intégrante d’une éducation dont la base repose sur les valeurs humaines.
Parmi les personnalités indiennes qui ont pratiqué la non-violence, nous pouvons citer les noms de Mahâvîra (VIe siècle avant notre ère), l’un des prêcheurs les importants du jainisme, une religion basée largement sur la non-violence, Gautam Bouddha (VIe siècle avant notre ère), fondateur du bouddhisme et l’empereur Ashok (3e siècle avant notre ère).
À partir de cet héritage a été élaboré un système éducatif traditionnel qui repose sur les valeurs humaines ; il s’agit du Gurukul, c’est-à-dire guru : maître et kul : famille, parenté.
Un gurukul est une école traditionnelle en Inde où les élèves (shishya) vivent près de leur gourou, souvent dans le même logement, comme une sorte de famille. Avant la domination britannique, les gurukuls étaient la principale forme d’éducation en Asie du Sud. Ce type d’éducation est sacré dans l’hindouisme ainsi que dans d’autres traditions religieuses telles que le jaïnisme, le sikhisme et le bouddhisme2.
Dans ce système, les disciples vivaient chez leur maître avec les membres de leur famille ; ils menaient une vie simple et ascétique, étudiant en présence constante du maître et l’aidant dans les travaux ménagers et agricoles. Il s’agit justement d’une tradition éducative millénaire qui remonte très loin dans le temps :
Dans la société historique de l’Inde, le gourou (gurû), maître spirituel, et son disciple (shishya) apparaissent depuis un temps immémorial comme le couple fondamental qui assure la transmission de la culture3.
De nos jours, il s’agirait, dans une acception élargie, des pensions et des écoles résidentielles. Ce système de Gurukul se pratiquait également dans les ashrams (ermitage). Là il s’agit d’un modèle d’éducation holistique qui est devenu assez populaire au cours du temps. Ce modèle permettait de cultiver une éducation basée sur la tolérance, le respect mutuel, la fraternité, la discipline, la frugalité et le dévouement. Les maîtres formaient non seulement l’esprit des disciples mais également leur corps, d’où l’importance de la pratique d’exercices physiques et du yoga. Ces pratiques se sont progressivement mondialisées.
En effet, ce système est justement à la base du Santiniketan, le modèle éducatif de Rabindranath Tagore (1861-1941) que nous proposons d’étudier au cours de cet article.
Le régime colonial britannique qui a duré presque deux siècles en Inde de 1757 à 1947. Ce fut une période importante d’éveil à la modernité occidentale. Or, l’approche coloniale n’a pas valorisé le modèle d’éducation indigène. Face à cet envahissement culturel et politique, les réformateurs et penseurs moderne de l’Inde se sont tournés vers l’antiquité indienne pour retrouver un modèle éducatif indien et fournir une base indigène d’éducation. Dans ce contexte, le nécessité était d’assurer une continuité entre le modèle d’éducation indigène millénaire et celui introduit par le régime colonial britannique, tout en entamant une réforme sociale. Puisque le système éducatif indien de jadis ne répondait plus aux besoins d’une société coloniale en plein changement en face d’un « modernisme » importé, les réformateurs indiens se sont donnés la tâche d’initier les Indiens de l’époque à un système éducatif suffisamment indigène mais en même temps tourné vers la modernité. Ce mouvement a débuté principalement au Bengale en Inde, on appelle cette phase de transition : la Renaissance du Bengale4.
Dans l’histoire de l’Inde, on trouve effectivement de nombreux exemples qui, remontant vers le passé, permettent de reformuler une nouvelle perspective sociale basée sur des valeurs humaines et morales. Vers la fin de l’empire Mogol et le début de la période britannique coloniale, la société indienne connaissait des dysfonctionnements où cette vieille société s’enfonçait davantage dans un regard passéiste : le système de caste, le sati, le mariage des enfants, le veuvage de jeunes filles, le manque d’éducation moderne, la tyrannie d’une société brahmanique, les vielles superstitions et les coutumes, une forte orthodoxie… La société indienne de la fin XVIIIe et début XIXe siècles se trouvait ainsi dans un marasme social difficile.
Une réforme sociale était nécessaire pour espérer un changement. Dans ce contexte, il est important de citer plusieurs réformateurs, éducateurs et philosophes5 de l’Inde qui ont préconisé une éducation pacifiste et humaniste. Parmi d’autres, nous pouvons citer Raja Rammohan Roy (1772-1834), Swami Vivekananda (1863-1902), Rabindranath Tagore (1861-1941), Sri Aurobindo (1872-1950).
Cette réforme devait être forcément basée sur « quelque chose » de fondamental qui permettrait de développer l’esprit critique pour réformer une société devenue caduque.
Afin d’être accepté par le plus grand nombre, ce renouveau va s’appuyer sur les valeurs humaines qui servaient de fondation à la société indienne traditionnelle.
Ainsi le Gurukul et le système d’ashram deviennent une référence importante pour les réformateurs indiens. Remarquons qu’il n’y a rien de nouveau mais juste une renaissance des fondements de la société indienne. Il s’agit d’un appel à un nouveau réveil dans une période moderne.
Dans ce contexte, il est à présent intéressant d’appréhender le modèle éducatif de Rabindranath Tagore en notamment mieux cernant les valeurs humaines qu’il préconise. Tagore fut le premier non blanc et sujet colonial de l’Inde anglaise à gagner le prix Nobel de littérature en 1913, un événement rarissime à l’époque coloniale. Son titre d’honneur est celui d’un poète reconnu mondialement : Vishwa Kabi. Tout au long de sa vie de grand voyageur, il s’est donné la peine de construire des passerelles interculturelles valorisant une éducation holistique communautaire demeurée près de la nature et s’inspirant de l’humanisme, de l’universalisme, du spiritualisme, de l’harmonie, de la simplicité, de l’amour et de la liberté.
Il fut l’un des éducateurs les plus libéraux et visionnaire de son temps. Ce qui nous intéresse surtout, c’est la fondation de son ashram Santiniketan, une demeure de paix au Bengale à l’est de l’Inde où il tentait de former les citoyens responsables pour la paix dans le monde. Cette humble tentative humaniste et pacifiste de 1901 est devenue de nos jours une université fédérale, Visva Bharati (en sanskrit signifiant l’universalité et la déesse indienne du savoir et de l’éducation), reconnue en 2023 comme un site d’héritage mondial de l’UNESCO.
Dans ces temps troublés, la reconnaissance de l’UNESCO s’avère être un jalon important pour Santiniketan. En 2024, après 125 ans d’existence, il est toujours intéressant de passer en revue les valeurs fondamentales de cette institution mondialement reconnue afin d’examiner dans quelles mesures la philosophie et la vision de Tagore pourraient nous inspirer pour mettre en place une éducation basée sur les valeurs humaines. En quoi ce modèle éducatif pacifiste et tolérant serait capable d’appuyer la notion contemporaine de vivre-ensemble.
Tagore, un profond humaniste, avait été élevé dans une famille éduquée et cultivée, dès son plus jeune âge, il fut exposé à une vision ouverte du monde. Son grand père Dwarakanath Tagore fut un homme d’affaires important. Il a subi à la fois l’influence orientale indienne et occidentale grâce à la découverte des valeurs britanniques. Son fils, le père de Tagore, Debendranath Tagore, fut connu sous l’appellation respectueuse Maharshi ou le grand ermite. Il faisait partie d’un groupe de réformateurs du XIXe siècle, qui s’est converti en 1842 à une nouvelle religion : Brahmo samaj, une croyance monothéiste. Dans ce contexte, nous pouvons citer Véronique Altglas qui nous éclaire sur la fondation de cette croyance :
Fondateur du premier mouvement dit de réforme, le Brahmo Samaj, Rammohan Roy (1772-1833) est souvent considéré comme étant le « père de l’Inde moderne ». Selon lui – et pour certains orientalistes – un pur monothéisme moniste se manifeste dans les Veda. Ce monothéisme représente pour Rammohan Roy l’essence universelle de la religion, sa régénérescence exige la purification des pratiques religieuses qui seraient en contradiction avec le principe monothéiste6.
En effet, à l’instar de Rammohan Roy, Debendranath a également constaté tous les maux de cette société passéiste de l’époque. Autant inspiré par les valeurs modernes européennes que par celles de l’antiquité indienne, il a souhaité réformer cette société. C’est le père de Tagore qui a fondé cet ashram de Santiniketan en 1863. Son objectif était de le fonder comme un lieu de retraite spirituelle pour ses disciples.
Rabindranath Tagore, à son tour fonde son Brahmacharya Ashram, destiné aux jeunes ascètes en 1901. Après que le prix Nobel en 1913 lui a été décerné, il a voulu se consacrer à la création d’une institution académique. Par la suite, en 1925, il fonde Visva Bharati, une école résidentielle. Au départ, c’était une petite école pour étudier la culture indienne et les traditions. Il est possible de retrouver un élément de nationalisme dans la tentative éducative de Tagore. Son rêve de fonder Santiniketan est nourri de l’ancien système de Grurkul. Nationaliste, il voulait entamer une renaissance éducative à travers ce projet, surtout pendant la période coloniale, notamment en revalorisant une ancienne tradition éducative originaire de l’Inde. En effet pour lui, la vague nationaliste représente une politique réformiste :
Cette vague nationaliste ne demeure plus une force purement politique, mais devient également un facteur de réforme dans la société traditionnelle du Bengale7.
La vision tagorénne pour fonder le Santiniketan s’explique de la manière suivante :
Rabindranath Tagore a fondé Santiniketan en 1901 avec la vision de créer un établissement d’enseignement en harmonie avec la nature, permettant aux étudiants de mieux comprendre les sujets qu’ils apprenaient. Il a été inspiré par la paix et la sérénité du lieu et visait à créer un lieu d’apprentissage qui transcendait les barrières religieuses et régionales8.
Le lexique de ce texte est assez significatif concernant la perspective de Tagore. Le premier élément qui saute aux yeux est sa volonté de « créer un établissement d’enseignement en harmonie avec la nature ». Les disciples de Santiniketan assistent aux cours sous les arbres et s’assoient encore sur le sol aujourd’hui. Ce contact avec la nature est vital car elle nous fournit un soulagement, un confort, une sérénité, un silence naturel, une appréciation pour ce vaste univers dont nous faisons partie. Elle nous transforme avec la beauté éternelle du monde dans lequel nous vivons.
De nos jours, nous vivons dans un monde urbain avec ses problèmes inhérents. Souvent cette civilisation urbaine basée largement sur une technologie omniprésente, au lieu de résoudre nos ennuis, nous entoure avec une certaine existence plastique voire artificielle. Par exemple, la nouvelle technologie numérique risque parfois de perturber nos vies9 . Et c’est justement ce phénomène que Tagore a prévu et ce qu’il a essayé d’éviter en créant son école au sein de la nature.
La philosophie de Tagore qui réside dans le fait d’être en harmonie avec la nature pourrait ainsi amener plus de tolérance et de respect vis-à-vis de tout être vivant sur cette terre. La terre n’est pas notre propriété, nous sommes justes résidents et passagers. À notre époque contemporaine, la technologie permet de résoudre une part des problèmes mondiaux10. Pourtant, d’après Tagore, la technologie devrait forcément travailler en obéissant aux lois naturelles.
Dans cette perspective, dans laquelle il préconise aux humains l’importance d’être proche de la nature, la vision de Tagore permet aux étudiants de mieux comprendre ce qu’ils apprennent. Autrement dit, si les étudiants apprennent les matières en harmonie avec la nature, ils les comprendront mieux.
Tagore a été inspiré par la paix et la sérénité des lieux d’apprentissages. Respecter les valeurs naturelles et les mettre au profit des valeurs humaines, est une philosophie importante pour ce grand penseur.
Dans le contexte de l’accélération des interactions du XXIe, la notion de vivre-ensemble permet également d’aborder et d’échanger sur les modes d’existence et de cohabitation, vecteurs de paix et sérénité.Dans le même esprit, la philosophie de Tagore repose sur une vision éducative inspirée des valeurs humaines et sur un modèle inclusif.
Cette tentative de Tagore de fonder un centre académique qui dépassera les barrières religieuses et régionales démontre la philosophie d’un humaniste universel et « un lieu d’apprentissage qui transcendait les barrières religieuses et régionales »11. Nous retrouvons là les valeurs de la tolérance, du respect mutuel, de la laïcité et de la fraternité. Ces valeurs humaines furent très chères à Rabindranath Tagore et il fut persuadé de s’en servir pour former les jeunes Indiens libéraux, laïcs et tolérants.
Nous allons maintenant étudier brièvement les raisons pour lesquelles l’UNESCO a reconnu Santiniketan comme un patrimoine mondial.
D’après l’UNESCO : « Santiniketan est le 41e site indien du patrimoine mondial de l’UNESCO ».12
Il s’agit d’un ensemble de bâtiments historiques, de paysages et de jardins, de pavillons, d’œuvres d’art et de traditions éducatives et culturelles permanentes qui, ensemble, expriment sa valeur universelle exceptionnelle13.
Cette citation résume d’une manière précise l’ambiance et la spécificité de Santiniketan avec ses bâtiments, ses paysages, ses jardins, ses pavillons et ses œuvres d’art qui dans l’ensemble soutiennent les traditions éducatives et culturelles permanentes. Cette atmosphère esthétique d’un village artistique est très stimulante aussi bien pour les professeurs que pour les élèves. Ce qui est fort intéressant, c’est que l’UNESCO souligne les traditions éducatives et non les cours ou les institutions académiques. L’un des buts de Rabindranath était d’enseigner tout en restant fidèle aux traditions éducatives de l’Inde.
L’autre élément cité par l’UNESCO est celui de la permanence des traditions culturelles. Tagore a toujours considéré que les traditions étaient importantes pour développer une politique éducative. Les élèves munis de telles valeurs seraient forcément plus ancrés dans les traditions culturelles. Cet argument de l’UNESCO renforce sans aucun doute la perspective interculturelle dépassant les barrières religieuses et régionales au profit d’une valeur universelle.
Enfin l’observation « sa valeur universelle exceptionnelle » résume parfaitement la vision de Tagore. Dans tous ses projets éducatifs, Tagore avait une perspective holistique, une pédagogie ancrée dans les traditions locales mais ouverte au monde. De son vivant, il a invité des académiciens pédagogues dans Visva Bharati, son université de rêve. Il a interagi avec plusieurs personnalités mondiales, telles que Albert Einstein, Helen Keller, H.G. Wells, W.B. Yeats, Henri Bergson, Thomas Mann, George Bernard Shaw, Romain Rolland, Saint-John Perse et d’autres personnalités importantes de l’époque. C’est André Gide qui a traduit Gitanjali, un recueil de poèmes de Tagore : « L’Offrande lyrique ».
Sa personnalité s’était exprimée à l’échelle mondiale : grand voyageur, il avait été l’ami de plusieurs intellectuels parmi les plus grands de son temps14.
Pour conclure, nous aimerions citer le poème du Gitanjali de Tagore traduit en français du bengali qui résume bien sa philosophie :
Dieu n’est pas dans les ors du temple mais dans la misère humaine.
Quitte ton chapelet, laisse ton chant, tes psalmodies. Qui crois-tu honorer dans ce sombre coin solitaire d’un temple dont toutes les portes sont fermées ? Ouvre les yeux et vois que ton Dieu n’est pas devant toi.
Il est là où le laboureur laboure le sol dur ; et au bord du sentier où peine le casseur de pierres.(…) Dépouille ton manteau pieux ; pareil à Lui, descends aussi dans la poussière ! (…)15
Gitanjali, Verset 11, p. 3916.
Cet extrait nous montre l’ouverture d’esprit de Tagore selon laquelle au lieu de se fermer à l’autre, il vaut mieux s’ouvrir pour aller vivre avec les plus démunis, pour maîtriser notre propre orgueil et les aider. À l’instar de Gandhi, Tagore avait également voulu réformer la société indienne de l’époque par le biais du projet éducatif du Santiniketan.
Cette universalité interculturelle révélée à travers l’ouverture d’esprit de Tagore, et reconnue par l’UNESCO comme un phénomène moncal (mondial et local), demeure intemporelle, elle vient désormais renforcer et préconiser la notion du vivre-ensemble. Compte tenu des temps instables que l’humanité traverse actuellement, revisiter la politique éducative de Rabindranath Tagore permettrait de former des esprits libres et d’assurer un vivre-ensemble en paix.
