Le vivre-ensemble réunionnais

Une vivante réalité à intensifier

Living together in Reunion. A vibrant Reality to be intensified

Mgr Gilbert Aubry

DOI : 10.61736/carnets-oi.1369

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Mgr Gilbert Aubry, « Le vivre-ensemble réunionnais  », Carnets de recherches de l'océan Indien [Online], 12 | 2026, Online since 01 June 2026, connection on 10 June 2026. URL : https://carnets-oi.univ-reunion.fr/1369

Je me souviens de mon enfance, à l’école laïque du Piton saint-Leu... dans les années 1950. Nous savions que nous étions métis, Cafres, Blancs, Chinois, Zarabs, Malbars. Nous discutions de tout, à notre manière d’enfants. Nous savions aussi que nous étions de religions différentes, catholiques, malbars hindous, zarabs musulmans qui n’étaient point arabes. Le fait religieux faisait déjà partie intégrante de la société réunionnaise. Sa visibilité allait s’afficher de manière plus forte après les lois de décentralisation de 1982. Certes, depuis l’occupation temporaire de notre île par la France en 1646, le peuplement définitif en 1665 a traversé deux traumatismes que sont l’esclavage et l’engagisme. Le processus de créolisation s’est appuyé sur des brassages ethnoculturels qui ont engendré une identité réunionnaise à partir des drames, des peines, des souffrances, des échecs, des réussites. À la relecture, nous pouvons affirmer que quelles que soient la couleur de notre peau et nos sensibilités ethnoculturelles, nous sommes tous des métis culturels et culturellement universels, citoyens de l’Indianocéanie et citoyens du monde. Notre vivre-ensemble réunionnais n’est pas un mythe. C’est bien une vivante réalité qu’il nous faut intensifier.

I remember my childhood, at the secular school of Piton Saint-Leu in the 1950s. We knew we were Metis, Cafres, Blancs, Chinese, Zarabes and Malbars. We used to talk about everything, in our own childlike way. We also knew we were of different religions : Catholics, Malbar Hindus and Zarab Muslims who were not Arabs. Religious belief was already an integral part of Reunion Island society. Its visibility would become even more pronounced following the decentralization laws of 1982. Indeed, since the temporary occupation of our island by France in 1646, the permanent settlement in1665 has been marked by two major historical traumas : slavery and indentured labor. The process of creolization has relied on ethnocultural interminglings that gave rise to a Reunionese identity born from dramas, sorrows, sufferings, failures and triumphs alike. Upon reflection, we can assert that regardless of the color of our skin or our cultural sensibilities, we are all cultural Metis and, in essence, culturally universal, citizens of Indianocéanie and citizens of the world. Our Reunionese way of living together is not a myth. It is, in fact, a vibrant reality that we must nurture and deepen.

Le témoignage de Monseigneur Gilbert Aubry est celui d’un grand témoin et acteur du vivre-ensemble réunionnais. Que l’on soit lecteur ou chercheur, il permet de comprendre et donner du sens au « vivre ensemble, mieux vivre ensemble, faire vivre ensemble ». L’expérience transmise commence dans les années cinquante à l’aube de l’autre décolonisation, la départementalisation. On mesure d’autant mieux la construction de ce vivre-ensemble dépassant les stigmates de l’esclavage et de la colonisation. Sa capacité à prendre la parole, sa poïesis, fait œuvre épistémique et apprend au Réunionnais à être considéré dans sa position socio-territoriale. La dimension testimoniale de crédibilité ainsi qu’heuristique du sens donné par l’expérience de son « speech act » contribue à agir et construire les savoirs sur l’humain. Il le fait particulièrement dans la pratique du dialogue interreligieux qui mobilise davantage l’altérité profonde, voire ultime et inconditionnelle. Certains diront que c’est faire œuvre apostolique. Lui dit en toute humanité, « vivre ensemble ».
Christiane Rafidinarivo, Docteure Habilitée à Diriger des Recherches en Science Politique, LCF Université de La Réunion, CEVIPOF Sciences Po.

Je me souviens de mon enfance, à l’école laïque du Piton Saint-Leu... dans les années 1950. Nous nous retrouvions là toute une ribambelle de jeunes garçons – la mixité à l’école n’existait pas encore – cherchant à prendre notre revanche sur le paludisme et la rigueur cartésienne. Les Hoareau, Payet, Hamilcaro, Latchimy, Araye, Latchoumaya, Ah Chine, Ah Mouck et Balbolia, nous n’avions qu’un seul cœur et une seule âme pour « jouer cannettes » ou « jouer zassiettes » à la récréation.

Sans débattre de la départementalisation débutante en 1946, nous la vivions existentiellement. Nous ne nous posions pas de questions sur notre identité collective. Nous savions que nous étions métis, Cafres, Blancs, Chinois, Zarabs, Malbars. Nous discutions de tout, à notre manière d’enfants. Nous vivions déjà notre pays régional dans nos veines. La langue française était réservée à nos instituteurs, pédagogues intuitifs qui ne s’appelaient pas encore « professeurs des écoles ». Mais, à la récréation, c’était le règne de la langue créole qui nous permettait d’exprimer la spontanéité de nos émotions, de nos joies et de nos peines quand nous recevions des félicitations ou des punitions.

Nous savions aussi que nous étions de religions différentes, catholiques, malbars hindous, zarabs musulmans qui n’étaient point arabes. Nous avons appris bien plus tard qu’ils venaient du Gujarat, l’Inde était déjà au rendez-vous. Sans faire de la sociolinguistique ou de la théologie, nous savions que nos manières de croire ne nous opposaient pas, qu’elles contribuaient à nous donner des manières de vivre différentes pour nous Réunionnais français. Nous n’étions pas comme les Français métropolitains que nous appelions déjà les zoreils sans savoir pourquoi on les appelait ainsi. Le fait religieux faisait partie intégrante de la société réunionnaise. Sa visibilité allait s’afficher de manière plus forte après les lois de décentralisation de 1982.

Saint-Leu avait une petite école primaire catholique, l’école Sainte-Thérèse. Quelques petits musulmans la fréquentaient. Ils apprenaient aussi le catéchisme et priaient avec les autres le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie ». En famille, dans notre famille, nous allions à la messe le dimanche, à Saint-Leu, au centre-ville. Un jour, en sortant de la messe, sur le trottoir d’en face, j’aperçois un négociant musulman, Monsieur Moullan. Nous l’appelions « zarab la toile » parce qu’il vendait des tissus. Il était majestueux et m’intriguait avec sa grande robe blanche, son fez rouge avec un pompon sur la tête et une barbe impressionnante. Il profitait de la sortie de la messe pour ouvrir son magasin et contemplait le flux des catholiques qui sortaient de l’église. Les femmes en capeline ou le fichu sur la tête ne manquaient pas de passer chez lui.

Alors, j’ai posé cette question à mon père : « Est-ce que le zarab en face croit au même Bon Dieu que nous ? » Il y a eu trois secondes de silence puis il a répondu en mettant sa main droite sur ma tête : « Oui mon enfant. Il n’y a qu’un seul Bon Dieu, mais il croit d’une autre manière que nous ». Cela m’a suffi comme réponse. Quand je lui ai posé la question pour les malbars – hindous, il m’a simplement répondu « tu dois aussi les respecter ». Moment ineffaçable. Mon vécu à l’école laïque du Piton Saint-Leu a été mon expérience initiatique de la laïcité française vécue à la réunionnaise permettant aussi à notre diversité religieuse locale de s’exprimer publiquement. Le croisement de la laïcité avec la diversité du vécu religieux à La Réunion a engendré, sur une base populaire, une anthropologie créole réunionnaise au cœur d’un peuplement chaotique avec des apports de civilisations de tous les continents.

Certes, depuis l’occupation temporaire de notre île désertée par la France en 1646, le peuplement définitif en 1665 a traversé deux traumatismes que sont l’esclavage et l’engagisme. Le processus de créolisation s’est appuyé sur des brassages ethnoculturels qui ont engendré une identité réunionnaise à partir des drames, des peines, des souffrances, des échecs, des réussites. Pour survivre, nous avons appris à vivre ensemble sur une île qui nous avait emprisonnés, mais que nous avons libérée par la conjonction des combats locaux pour la reconnaissance de la dignité humaine avec le tournant national de 1848 proclamant l’abolition de l’esclavage dans l’ensemble français. Schœlcher, Sarda Garriga. À la relecture, nous pouvons affirmer que quelle que soit la couleur de notre peau et nos sensibilités ethnoculturelles, nous sommes tous des métis culturels et culturellement universels, citoyens de l’Indianocéanie et citoyens du monde.

Pour autant, aujourd’hui, les mentalités restent profondément marquées dans toutes les couches de la société réunionnaise par les paramètres suivants :

  • Il y a une relation essentielle entre la naissance et le lieu de naissance. « Mon nombril l’est enterré à tel endroit ». Cela veut dire que je passe de la mère biologique à la Terre Mère, à tel endroit qui va marquer mon identité en consonance avec elle.

  • La vie est beaucoup plus que ce qu’elle apparaît. Il y a un continuum entre la vie terrestre et l’au-delà.

  • Il ne faut pas rompre la filiation avec les ancêtres. Le monde des esprits, esprits des humains décédés et autres entités imprègne notre monde terrestre, les relations et les lieux où nous avons vécu.

  • Il y a une concertation permanente avec ce monde des esprits. Hélas, on peut basculer dans le monde de la sorcellerie qui peut alors gangréner la société. D’où la question philosophique, religieuse et éthique du Bien et du Mal.

  • Mais il y a un seul Bon Dieu à qui il faudra rendre des comptes.

Nous vivons aujourd’hui dans un contexte de modernité en pleine accélération où il nous faut combiner foi, croyances, raison et nouvelles technologies, y compris l’intelligence artificielle, pour réenchanter la vie sur une dynamique d’humanisation. Cette dynamique s’inscrira dans la recherche d’une écologie intégrale où tous les éléments de la vie sont interconnectés. La Nature elle-même a besoin d’être humanisée pour que nous ne soyons pas envahis par des espèces végétales ou animales, par des virus capables de nous détruire. Et que dire des armes nucléaires accumulées, capables d’anéantir toute l’humanité si jamais se produisait une déflagration en chaîne dans une guerre totale ?

C’est dans ce contexte que nous sommes invités à nous élever sur les dimensions de la transcendance. La question du sens, l’ouverture aux autres, au Tout autre, à l’infini, l’Origine et la fin. Ne pas éluder la question de Dieu. La relation à soi-même dans cette transcendance, la relation aux autres. Nous connaissons le vieux proverbe, la règle d’or des relations humaines : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même ». Ce qui, positivement, donnera « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

La relation à la nature est primordiale dans une biosphère, respirant la même atmosphère, soleil, terre, air, au cœur du cosmos intégral où viennent s’articuler tous les univers. Sur ces questions fondamentales, les dialogues inter-religieux, à tous les niveaux de la planète, ont une mission fondamentale comme lanceurs d’alerte et source d’espérance pour ouvrir l’horizon sur un demain meilleur qu’aujourd’hui. À condition de ne pas s’isoler soi-même, mais de savoir s’insérer dans les contextes particuliers qui sont les nôtres.

À La Réunion, notre vivre-ensemble n’est pas idyllique, mais il est bien là comme une réalité reconnue comme patrimoine mondial de l’Unesco avec son peuple, ses cirques et ses remparts. Réalité dont nous-mêmes Réunionnais avons à prendre conscience, pour mieux apprécier notre trésor commun. Ne rien faire qui puisse l’abîmer ou pire, le détruire ! Nous devons avoir une juste fierté d’être Réunionnais. Il nous faut connaître notre histoire et l’écrire nous-mêmes pour vraiment vivre-ensemble, mieux vivre-ensemble, faire ensemble famille humaine. Produire au mieux ce dont nous avons besoin : viser la souveraineté alimentaire et énergétique. Pouvoir exporter à l’internationale richesse matérielle et immatérielle. Permettre à nos jeunes de maîtriser les langues et les technologies, pouvoir s’insérer dans la société et la faire évoluer en gagnant leur vie. Ouvrir les cœurs et les mains pour construire une île solidaire, responsable, mondialisée dans ses relations internationales.

Ne bradons pas notre dignité
d’êtres humains tout simplement
et bien plus encore notre dignité
de croyants
les pieds sur terre
et la tête au ciel
sous le même soleil
sous les mêmes pluies
dans les mêmes cyclones
l’aubier de tous nos cœurs
est imputrescible en bois de fer
pour que le Cantique des cantiques
chante l’amour à tout jamais
dans nos divers filons spirituels.
***
Réunionnais d’aujourd’hui et de demain
amis de maintenant et d’éternité
notre pays n’est pas un petit pays
notre pays est un grand pays
à la mesure de notre amour pour Lui
Lui en sa gésine d’une genèse originelle
qui nous tient debout parce que
maintenant comme au début des temps
c’est l’Amour qui fait tout exister
jusqu’à la fin des temps
fin sans fin de ce même Amour.1

1 Gilbert Aubry, Mon Grand Pays, Saint-André, Épica Éditions, 2024, p. 54-55.

1 Gilbert Aubry, Mon Grand Pays, Saint-André, Épica Éditions, 2024, p. 54-55.

Mgr Gilbert Aubry

Membre du Groupe de Dialogue Inter-religieux de La Réunion