Dans un contexte mondial fragilisé par des crises sanitaires, économiques, migratoires et climatiques, la question du vivre-ensemble tend à favoriser des logiques de rencontres apaisées nécessaires et indispensables dans des situations de diversité en contact. Les crispations identitaires dues à la crainte et à la peur de ne plus exister (Laplantine, 2015) ressurgissent parfois en des mouvements de repli sur soi et de fermeture à l’autre, on parlait déjà dans les années 90 de choc de civilisations (Huntington, 2000).
C’est à partir des travaux menés sur la représentation de la notion de vivre-ensemble à La Réunion (Liang-Ko-Yao, 2023), île de l’océan Indien, singulière par sa forte diversité culturelle, religieuse et son métissage (Tibère, 2013 ; Malbert, 2015), ou encore caractérisée comme un laboratoire du monde (Ghasarian, 2002 ; Verges, 2008), que nous souhaitons penser et questionner dans ce dossier thématique la notion de vivre-ensemble dans l’océan Indien et plus particulièrement à La Réunion.
A partir de la fin du XXe siècle, la notion de vivre-ensemble apparait progressivement dans le sens commun à La Réunion (Malbert 2015) et son expression se diffuse particulièrement à travers les médias et les acteurs publics. Pourtant, la notion de vivre-ensemble ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique, ni même dans les différentes instances religieuses ou associatives (Liang-Ko-Yao, 2023). L’utilisation de la notion de vivre-ensemble dans les différents espaces institutionnels pose ainsi la question de sa finalité. Sert-elle à exprimer un mode opératoire d’une société qui se voudrait inclusive ou sert-elle plutôt à invisibiliser et masquer certaines réalités sociales ? Au-delà, le recours à la notion de vivre-ensemble sert-il de crédo rassembleur pour tendre à multiplier les interconnaissances entre les communautés et agir vers la diminution des conflits ?
Ce dossier thématique de la revue des Carnets de Recherche de l’Océan Indien se propose de penser le vivre-ensemble dans une perspective pluridisciplinaire et pluri-épistémologique afin de mieux en comprendre la place et les enjeux qui l’accompagnent dans les sociétés contemporaines de l’indianocéanie.
Les articles proposés dans ce dossier thématique s’inscrivent dans une perspective historique contemporaine aux sociétés pluriethniques de l’océan indien relevant pour la plupart d’espaces insulaires. Sont ainsi d’abord présentés des articles spécifiques au contexte du vivre-ensemble perçu et vécu à La Réunion puis, dans un second temps, les articles proposent d’élargir la réflexion plus largement à d’autres sociétés de l’océan Indien : Madagascar, Inde et Singapour.
Il s’agit ici d’ouvrir la voie à une réflexion scientifique quant à la compréhension de la réalité du vivre-ensemble dans les sociétés de l’océan Indien pour envisager la conceptualisation de ce terme et son appréhension dans divers champs des sciences humaines et sociales.
Les objectifs de ce numéro des Carnets de Recherche de l’Océan Indien, dirigé par les précurseurs de la recherche sur le vivre-ensemble à l’université de La Réunion, se déclinent en quatre points. Le premier objectif est de promouvoir et confronter les études menées à La Réunion avec des recherches menées sur cette notion dans d’autres espaces civilisationnels et culturels de l’océan Indien. Le second objectif est d’amener une réflexion sur l’application des résultats des recherches scientifiques portant sur la notion de vivre-ensemble et leurs enjeux dans le cadre institutionnel des instances politiques, éducatives, médicales, sociales… Le troisième objectif est de penser le vivre-ensemble dans nos sociétés contemporaines comme un prérequis à la paix. Les recherches sur cette notion peuvent-elles alors contribuer au développement d’un nouveau cadre de pensée propice à alimenter les programmes de recherche et de formation portant sur la paix dans le monde ? Enfin, il s’agit d’ouvrir un espace de partage aux associations économiques, culturelles et sociales, aux ONG, aux créateurs, afin de mieux comprendre comment leurs actions et leurs créations se saisissent de cette notion. Comment le vivre-ensemble peut-il apparaitre aujourd’hui au centre de leurs représentations et du vécu des formes d’hybridation contemporaine ?
