Le vivre-ensemble à La Réunion à travers le modèle associatif réunionnais

The living together in Reunion Island: The Reunionese associative model

Zahir Liang-Ko-Yao

DOI : 10.61736/carnets-oi.1281

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Electronic reference

Zahir Liang-Ko-Yao, « Le vivre-ensemble à La Réunion à travers le modèle associatif réunionnais », Carnets de recherches de l'océan Indien [Online], 12 | 2026, Online since 01 June 2026, connection on 10 June 2026. URL : https://carnets-oi.univ-reunion.fr/1281

Cet article est issu d’un chapitre de la thèse « Analyse des représentations sociales de la notion de « vivre-ensemble » à La Réunion dans les milieux religieux, interreligieux et associatifs ». Il répond à la demande d’acte du colloque international « Le vivre-ensemble : entre utopie et réalité, le penser et le mettre en œuvre dans nos sociétés contemporaines ». La notion de vivre-ensemble est mentionnée à l’UNESCO dans le rapport Delors de 1996 dans la catégorie éducation, « Apprendre à vivre ensemble ». Ce concept émerge dans les espaces publics et médiatiques réunionnais durant les années 2000. Il est popularisé par le milieu associatif, notamment le Groupe de dialogue interreligieux de La Réunion en 2001 suite aux attentats du 11 septembre. Cette notion de « vivre-ensemble » est abordée dans un contexte de créolisation, spécifiquement dans la société réunionnaise, et pose la question des savoirs endogènes et de leurs réalités complexes. Pour aborder le sujet, nous avons choisi dans un premier temps de s’intéresser à la question du contexte réunionnais afin de comprendre l’importance des associations dans le mécanisme de la société. Puis, nous expliquerons la méthode de recueil des données et de l’analyse. Par la suite, nous exposerons les résultats, en mettant l’emphase sur les liens entre les réalités quotidiennes et la manière dont elles influent sur la perception du vivre-ensemble par les bénévoles en tant qu’acteurs de terrain.

This article follows and uses data from one chapter of the thesis “An Analysis of the Social Representations of the Reunionese Notion of “Togetherness” in Religious, Interreligious, and Associative Circles” (Liang-Ko-Yao, 2023). It answers the call to action of the international colloquium “Living Together: Between Utopia and Reality. Designing and putting it into practice in our modern societies”. Living Together was mentioned at UNESCO in the 1996 Delors report, under the “Learning to live together” education category. The concept first appeared, in Reunion Island’s public and mediatic spaces, in the 2000s. Then, following the terrorist attacks of September 11, it was popularized by the associative sphere, more notably by the Groupe de Dialogue interreligieux de La Réunion. This notion of "living together" is approached in a context of creolization, that of the Reunionese society, and raises the question of endogenous knowledge and its complex realities. To treat the subject, we have devised a three-part study. First, we will study La Réunion’s context to understand the weight of associations inside the Reunionese society. Secondly, we will explain our method of data-gathering and our analysis method. Lastly, we will explain the results of our analyses, i.e. how the daily realities are linked and how they influence the on-ground volunteers’ perception of the concept of “Living Together”.

Introduction

L’expression « vivre-ensemble », qui relevait jusqu’à présent du domaine médiatique et politique (Liang-Ko-Yao, 2023), s’inscrit progressivement dans le champ scientifique, notamment dans celui de l’anthropologie. Cette notion, souvent considérée comme polysémique en fonction de l’approche choisie, prend son sens lorsque l’on s’intéresse au contexte dans lequel elle émerge. Le vivre-ensemble se réfère avant tout à un phénomène expérientiel1 de rencontre entre des individus, dans un contexte donné et une situation précise. De ces interactions émerge une production de lien cordial, amical ou fraternel dans une relation englobée par une multitude de valeurs humaines. Schwartz (2006) explique d’ailleurs que les valeurs sont des composantes essentielles dans la relation à l’Autre et dans le rapport à l’altérité. De plus, elles sont considérées comme universelles dans la mesure où elles se retrouvent dans trois nécessités de l’existence humaine : les besoins biologiques, l’interaction et la survie de groupe.

Ainsi s’interroger sur la notion de vivre-ensemble, c’est s’intéresser à l’impact des interactions humaines et au lien social qui est désigné simultanément comme la volonté de vivre ensemble, de relier les individus dispersés et celle d’une ambition de cohésion plus profonde de la société dans son ensemble (Paugam, 2008 ; Fall, 2015).

La définition de Paugam ci-dessus met en évidence les organismes associatifs en tant qu’outils de gestion du vivre-ensemble. En France, la loi du 1ᵉʳ juillet 1901 indique que « les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable ». C’est une convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun leurs connaissances ou leurs activités à des fins autres que le bénéfice. Ces structures, notamment celles considérées comme d’utilités publiques, peuvent, entre autres, avoir une fonction complémentaire avec les services de l’État dans un sens de protection sociale. Ces associations ont donc un rôle non négligeable dans la « qualité » du lien social et par extension du « vivre-ensemble » que peuvent exprimer des individus dans une société.

Afin de mieux comprendre le rôle des associations d’utilité publique à La Réunion, nous nous référons au chapitre de la thèse intitulée « Analyse des représentations sociales de la notion de “vivre-ensemble” à La Réunion dans les milieux religieux, interreligieux et associatifs » (Liang-Ko-Yao, 2023). Cette étude a démontré l’importance de la nécessité des associations dans le maintien du lien social et du vivre-ensemble dans le contexte réunionnais.

Pour mieux appréhender la notion de « vivre-ensemble » il est pertinent dans un premier temps de la situer dans son contexte, celui de la société réunionnaise. Cela permettra dans un second temps de comprendre la naissance de ces associations de type économie sociale et solidaire ainsi que leurs liens avec l’économie locale et la solidarité existante entre les Réunionnais. De plus, nous expliquerons la méthodologie de recueil et d’analyse des données utilisée pour réussir l’étude. Enfin, les résultats de l’enquête seront exposés avant d’être discutés.

Contexte

L’île de La Réunion est un département d’outre-mer français qui possède de nombreuses spécificités, et ce, depuis son peuplement. Située dans l’océan Indien, entre l’île Maurice et Madagascar, La Réunion est géographiquement isolée des grandes métropoles. Dès son peuplement en 1663, le premier groupe d’habitants est composé de sept hommes et de trois femmes malgaches. Ce déséquilibre entre les sexes engendre une autre spécificité de l’île, le métissage. L’île deviendra une société de plantation en 1715, se lançant ainsi dans une hiérarchisée et dans une production effrénée de produits à forte valeur ajoutée. Les esclaves sont bien identifiés, ce statut n’étant pas exclusivement déterminé par la couleur de peau.

L’esclavage n’a que faire des liens familiaux. Les esclaves quantifiés dans le recensement de 1709 appartiennent à deux familles : celle d’Étienne Lamboutique et Marguerite Caze (la propre sœur de la propriétaire !) et celle de Marianne Lahiratchy, l’épouse de Jacques Lamboutique. Ces esclaves sont donc des frères, sœurs, neveux et cousins de leur maîtresse ! (Vaxelaire D., 2016, p. 88).

Cette période esclavagiste prendra fin le 20 décembre 1848 sous la direction de Sarda Garriga. Ce nouveau paramètre n’arrange pas les affaires des colons, augmentant ainsi la paupérisation des petits blancs, ce qui va accélérer le métissage dans l’île. La baisse de main-d’œuvre docile provoque une autre vague migratoire, celle des engagés indiens. Cette politique d’engagisme va accentuer la pauvreté déjà présente sur l’île. En rajoutant les différentes maladies importées par bateau, la misère et les difficultés subies par la population réunionnaise, indépendamment des communautés, font naître des formes de solidarités (Liang-Ko-Yao, 2023). Cette solidarité se manifeste à travers une forme d’entraide par le travail au noir et les petits métiers non déclarés connus sous le nom de « becqueur de clé »2. Ces petits métiers et cette économie de survie existent toujours sur l’île.

Bien que La Réunion devienne département français en 1946 et que la politique de Debré en 1960 ait permis une accélération de la modernisation de l’île (infrastructures / éducation / immeubles sociaux / hôpitaux, etc.), il ne reste pas moins vrai qu’une grande partie de la population réunionnaise reste marquée par la structure fondamentalement inégalitaire de la société de plantation en intégrant un mode de vie dans la pauvreté et dans le sous-emploi (Roinsard, 2014). De plus, le modèle économique imposé par la France ne va pas aller dans le sens des populations défavorisées. La population essentiellement issue du milieu agricole se retrouve subitement dans un milieu salarial, nécessitant qualifications et diplômes. Afin de pallier ce chômage et cette pauvreté, une politique de rattrapage économique est aussi prévue, celle de l’arrivée des aides sociales ainsi que des contrats aidés et du revenu minimum d’insertion en 1989. Face à cette montée du chômage, un mode de survie s’organise et s’articule en trois temps : travailler, chômer et s’entraider (Le Gall & Roinsard, 2010). Ce cycle fait partie de la culture de la pauvreté, où il est préférable d’avoir un revenu faible, mais garanti, car la population est habituée à vivre avec peu de ressources. L’entraide est essentiellement familiale puisqu’elle assure une fonction de filet de sécurité. D’ailleurs, le travail non déclaré fait partie du cycle « s’entraider », car il s’appuie sur le réseau associatif, amical et familial. « La société réunionnaise est réputée pour être une société relativement solidaire » (Le Gall & Roinsard, 2010, p. 25).

Cette solidarité, autrefois intrafamiliale et d’interconnaissance, laisse progressivement place aux associations de types économie sociale et solidaire. L’INSEE recensait en 2000 plus de 3440 structures de type ESS (Économie Sociale et Solidaire), dont 93 % étaient des associations. Bien qu’il y ait un intérêt économique lié à la création d’emplois aidés, la question du lien social est également présente. Dans notre étude, nous nous sommes essentiellement intéressés à la relation qui existait entre les associations qui nourrissent cette solidarité et la notion de vivre-ensemble.

Méthodologie

Nous avons investigué le champ associatif en sélectionnant cinq associations de loi 1901 ayant pour objectifs principaux le soutien social et l’aide à la personne. Ces cinq associations sont à but non lucratif et se situent dans les grandes villes de l’île, à savoir Saint-Denis, Saint-Pierre et le Tampon. Nous avons également sélectionné cinq associations culturelles de loi 1901 ayant pour buts principaux la transmission d’une culture régionale comme la culture mahoraise, mauricienne et malgache ainsi que l’aide à la personne. Nous avons pu récolter seize entretiens semi-directifs au total. Le tissu associatif est conséquent à La Réunion, comme le rappelle Roinsard (2010), surtout lorsqu’il s’agit d’insertion sociale et économique à travers les emplois aidés. Un recensement de 2018 estime qu’il existe entre 13 000 et 15 000 associations de toutes tailles et dans tous les domaines d’activités sur ce territoire de 2512 km². Nous avons choisi les entretiens semi-directifs, car la majorité des objets et objectifs de ces associations répondent à un même but, celui d’aider la population réunionnaise. Le questionnaire aurait permis un grand nombre de récoltes de données standardisées. Or, l’intérêt est surtout de comprendre le sens que les parties prenantes de ces associations donnent au « vivre-ensemble », d’où la nécessité d’entretiens semi-directifs permettant une compréhension plus fine des réalités du terrain.

La grille d’entretien est composée de 30 questions ouvertes réunies en quatre grands thèmes : le « vivre-ensemble », les définitions et les représentations, la vie associative, l’engagement des dirigeants et celui des bénévoles. Dans cet article, seul le premier thème sera traité dans la partie résultats. Ce thème regroupe quatre questions centrales : qu’est-ce que le « vivre-ensemble » ? Comment se manifeste-t-il à La Réunion ? Dans quel état se trouve le « vivre-ensemble » ? Où apprend-on à vivre ensemble ?

La durée des entretiens menés fut de 30 minutes à une heure. Ces temps peuvent sembler courts, cependant le contexte de passation des entretiens ne permettait pas un allongement de leur disponibilités. En effet, nous avons interrogé les bénévoles dans les locaux de leurs associations, nous permettant ainsi de participer aux activités et de lier le geste à la parole. De plus, les entretiens ont été menés peu après le déconfinement lors de la crise COVID, puisque durant cette période de pandémie, la plupart des associations ont été mobilisées dans le cadre d’actions de solidarité envers les familles les plus vulnérables.

Une des difficultés majeures fut la recherche de ces associations. Afin de partir à leur rencontre, il a fallu parcourir le journal officiel des associations de La Réunion et s’appuyer sur différents sites de bénévolat. Bien qu’il existe plus de 13 000 associations sur l’île, elles ne sont pas toutes actives et ne comptent pas forcément de bénévoles en leur sein. Certaines sont inscrites au Journal Officiel, mais ont des activités fantômes ou des adresses fictives. Nous avons donc privilégié des associations avec des locaux et jouissant d’une bonne réputation et dont les actions menées sont visibles auprès de la population réunionnaise.

La méthode utilisée pour traiter les données a été l’analyse catégorielle (Bardin L., 2013) à l’aide du logiciel d’assistance à la retranscription Express Scribe en version libre. Puis le corpus a été découpé et organisé à l’aide du logiciel VIVO, un logiciel d’assistance à l’analyse de type CAQDAS. Chaque entretien a été découpé numériquement afin de rassembler les idées significatives pour les encoder par la suite.

Ces entretiens semi-directifs ont été complétés par de l’observation participante. En effet, avant de pouvoir faire les entretiens semi-directifs, nous avons d’abord pris le soin de nous intégrer dans l’association en participant aux diverses activités proposées. Cela nous a permis de compléter nos entretiens par des discussions en « off », où la parole est beaucoup plus libre. Bien que l’observation reste souvent une méthode critiquée, pour Olivier De Sardan (2013), l’observation et l’utilisation de ses sens sont les premiers outils de l’anthropologue pour intégrer le terrain et comprendre les réalités qui s’y jouent.

Résultats

La notion de vivre-ensemble apparaît comme modèle de cohabitation humaine, culturelle et cultuelle

Lorsque nous avons demandé aux membres des associations de définir le « vivre-ensemble », nous avons obtenu des définitions assez hétéroclites. La raison de ces différences se trouve en lien avec leur propre histoire de vie. Si l’on devait classer ces définitions par ordre de récurrence, on constate trois tendances qui prédominent. La notion de « vivre-ensemble » est d’abord en lien avec le principe de la liberté d’expression culturelle, puis de la diversité religieuse et enfin du mélange des cultures.

La majorité des associations enquêtées mènent des actions d’utilité sociale auprès des personnes dans le besoin, et cela, sans distinction d’appartenance religieuse ou ethnique. Il est intéressant de noter que le rapport à la culture et au culte arrive en premier lorsqu’ils mentionnent le vivre-ensemble. La diversité religieuse et ethnique reste le fruit de l’histoire de l’île, elle symbolise pour ces bénévoles le socle et l’unité de la société réunionnaise pour laquelle ils s’engagent.

Cette vision du « vivre-ensemble » est aussi fortement liée à la notion de cohabitation, et d’habitation, donc en lien direct avec une forme de « vivre-ensemble territorial »3 qui est la fondation même d’une société (White B., 2019). Par ailleurs, lorsque les bénévoles définissent le « vivre-ensemble », les valeurs humaines et morales s’intègrent naturellement dans leurs discours. Par ordre d’occurrence, les bénévoles mettent tout d’abord la solidarité qui est le pilier même de leur association pour la grande majorité d’entre eux. Puis vient la tolérance, la fraternité et l’humanisme qui sont toutes des valeurs universelles, humaines et morales essentielles à toutes interactions humaines (Schwartz, 2006 ; Malbert 2017).

De plus, le « vivre-ensemble » reste un concept à construire puisque cohabiter ne veut pas forcément dire se connaître. Pourtant, dans les différentes définitions proposées par les enquêtés, nous observons que le « vivre-ensemble » est avant tout une pratique, une volonté d’aller vers l’autre et d’aider autrui à « faire société ». Pour les bénévoles enquêtés, la définition du « vivre-ensemble » pourrait se résumer de la façon suivante : il s’agit avant tout d’une cohabitation entre individus issus de différentes ethnies, communautés religieuses et de niveaux sociaux différents dont les interactions sont construites sur le respect, la tolérance et la fraternité. Ce vivre-ensemble apparaît comme une pratique populaire de l’altérité vécue au quotidien, mais qui reste encore et toujours à consolider face aux aléas de la vie.

Un « vivre-ensemble » visible au quotidien

Ce « vivre-ensemble » réunionnais se manifeste sous trois aspects : le respect des religions présentes visible par la cohabitation des différents monuments religieux, le métissage biologique et la solidarité familiale fortement présente sur l’île.

Le respect des religions sur deux approches. La première concerne l’acceptation de la diversité par l’individu lui-même. Cette diversité religieuse présente sur l’île est acceptée dans la sphère privée comme dans l’espace public. Sans pour autant en faire mention, ces bénévoles plébiscitent l’application de la loi du 9 décembre 1905 garantissant le libre exercice du culte et la liberté de croyance. L’acceptation de la diversité religieuse par les individus est donc renforcée par le principe de laïcité faisant de la liberté religieuse une partie indissociable du vivre-ensemble sur l’île. Le second relève du collectif et des différentes collectivités territoriales réunionnaises. Certains bénévoles ont conscience que la politique en matière de gestion de la diversité culturelle et cultuelle est assez favorable, voire encouragée à La Réunion, par les collectivités publiques. La plupart des fêtes religieuses et culturelles sont en effet célébrées par les différentes mairies et collectivités de l’île. Bien que les bénévoles soulignent que ce « vivre-ensemble » reste superficiel et surtout en construction, ils reconnaissent néanmoins son existence. Le fait que les politiques agissent pour que cette diversité religieuse puisse se manifester dans l’espace public participe au fait que le respect de la diversité des religions apparaît comme un marqueur du « vivre-ensemble ».

Le métissage et le mariage mixte sont également une manifestation visible du « vivre-ensemble » à La Réunion. Bien que ces phénomènes soient intimement liés à l’histoire du peuplement de l’île, il n’en reste pas moins vrai que le mariage mixte et le métissage servent de rempart contre le racisme et de liant ou de forme de « reliance » entre les différentes communautés ethniques et religieuses (Malbert, 2006).

Enfin, d’après les membres des associations, le « vivre-ensemble » se manifeste par une forte solidarité familiale et intrafamiliale. Cette forme de solidarité est issue de la cohésion des membres d’une famille et est en lien avec l’histoire coloniale de l’île et de sa société de plantation. La religion dominante tant à l’époque qu’aujourd’hui sur l’île (le catholicisme) a également joué un rôle important dans la construction de l’image de la famille. Considérée comme un pilier fondateur et fondamental dans toutes les religions monothéistes et dans la grande majorité des traditions cultuelles et des pensées philosophiques présentes à La Réunion, la famille reste une des valeurs sacrées au sein de la population. Bien que la mondialisation ait provoqué des changements brutaux dans l’évolution de la parenté (Malbert, 2021,2023), il n’en demeure pas moins que la solidarité familiale reste le plus grand facteur de protection pour l’individu dans l’île, juste avant la religion.

Ces trois aspects : respect des religions, métissage, mariage mixte et solidarité familiale peuvent être regroupés sous un seul concept, celui de lien social. Pour Paugam (2008), le lien social n’est rien d’autre que la qualité de l’interaction entre les individus. S’intéresser au lien social, c’est mieux comprendre la qualité du « vivre-ensemble » et mieux évaluer s’il est, en construction, solide ou bien fragile.

Un « vivre-ensemble » qui reste fragile

La plupart des enquêtés ont un regard pessimiste sur l’état du vivre-ensemble. Cette vision sombre s’explique par trois facteurs : les cicatrices d’un passé douloureux de la période coloniale, l’évolution de la société en lien avec la mondialisation et la désillusion des individus face aux crises conjoncturelles.

Lorsque nous nous intéressons au passé et à l’histoire de La Réunion, nous remarquons des zones d’ombre comme l’esclavage et l’engagisme inscrits dans les racines de la société réunionnaise. Certains évènements ont laissé des cicatrices, d’autres des plaies non refermées dont les conséquences se ressentent encore aujourd’hui. Il existe encore des préjugés et des souffrances non exprimées, freinant ainsi la fluidité des relations sociales intercommunautaires et par conséquent le développement de la cohésion sociale. La culture réunionnaise, par ailleurs, n’est valorisée que depuis une quarantaine d’années par les différentes associations militantes. Leur objectif est de dispenser une éducation nécessaire à la vie en société, afin de dépasser les préjugés et de construire un vécu ensemble durable.

Concernant l’évolution de la société, les enquêtés se focalisent essentiellement sur le phénomène de mondialisation qui apporte certes le progrès, mais également certaines régressions dans la culture. Il y a toujours cette comparaison entre le modèle d’autrefois « dan tan lontan »4 et le modèle actuel « koméla »5. Lorsque nous parlons de mondialisation, nous faisons également référence aux différents problèmes mondiaux touchant directement l’île de La Réunion, en l’occurrence une pandémie, celle de la COVID-19. Cette dernière crise a eu de multiples conséquences sur le lien social et la solidarité réunionnaise. Nous pouvons d’ailleurs retrouver des articles de journaux de la presse locale mentionnant « La COVID-19 a eu un impact négatif sur le “vivre-ensemble” »6 ou encore les différentes pénuries alimentaires qui ont fragilisé cette solidarité (Cherubini, Malbert, 2023). La société réunionnaise, qui est encore jeune (370 ans seulement !), doit composer avec la vitesse de l’évolution du monde, provoquant au passage certaines fractures dans la société. Qu’il s’agisse de crises sanitaires ou alimentaires, ou encore sociales ou religieuses (croissance des sectes et dérives sectaires), l’île de La Réunion n’est pas épargnée. Bien que ces associations soient d’utilité publique, leur vision de la société reste marquée par la négativité.

Le contact avec la réalité du terrain provoque cette désillusion que nous retrouvons chez certains bénévoles d’une part, et chez les dirigeants des associations qui ne sont pas tous natifs de La Réunion d’autre part. Lorsque nous faisons l’éloge du « vivre-ensemble » réunionnais, bon nombre de personnes oublient les formes de communautarisme d’hier et d’aujourd’hui. Certaines communautés ont privilégié l’endogamie à certaines périodes et il existe bel et bien des formes de ghettoïsations sur l’île entraînant une forme d’entre-soi. Les membres de ces associations soulignent que le multiculturalisme est un frein au « vivre-ensemble », puisque celui-ci n’existe pas toujours. Les formes de repli ethnique, religieux, social ne mettent pas en avant la reliance interculturelle, ce qui implique que le « vivre-ensemble » semble utopique.

Si certains bénévoles gardent une certaine réserve quant à l’idée du « vivre-ensemble », ils choisissent d’en garder une vision positive sans pour autant être optimistes. Pour ces bénévoles, le « vivre-ensemble » n’est pas en péril, mais il exige toujours des efforts conséquents pour le maintenir et le transmettre.

Le « vivre-ensemble », un apprentissage sur le long terme

L’ensemble des bénévoles sont au contact des individus les plus fragilisés de la société, leurs activités en tant qu’acteur du lien social influent sur leurs représentations du « vivre-ensemble ». Si l’activité associative prend part à l’apprentissage du « vivre-ensemble », pour eux, cet apprentissage se construit à travers des expériences que les individus réalisent dans trois instances : la famille, l’école et le milieu associatif.

La famille et l’école sont les deux instances d’apprentissage du « vivre-ensemble » qui reviennent le plus fréquemment chez les bénévoles. Pour eux, c’est la famille qui est la première sphère d’interaction et qui donne les premières bases de la vie en communauté par l’apprentissage des différents comportements, attitudes et codes sociaux (Malbert, 2015). Ici, l’emphase est mise sur la transmission des valeurs morales, humaines, religieuses, spirituelles ou encore républicaines. Une fois ces codes et valeurs transmis, l’enfant l’appliquera dans sa seconde sphère d’interaction qui reste toujours dans la socialisation primaire, l’école.

L’école est le lieu par excellence de la socialisation. L’école de la République réunit tous les enfants, indifféremment de leurs statuts sociaux ou appartenances religieuses, pour en faire de futurs citoyens. L’enfant est confronté à la diversité ethnique et culturelle, façonnant ainsi une représentation « naturelle » et « positive » de l’altérité. De plus, l’école, grâce à sa gratuité, à son obligation et à son caractère laïque, garantit l’égalité pour tous les enfants, indifféremment de l’appartenance ethnique ou religieuse. De surcroit, à l’île de La Réunion, la question de la cantine et des repas de substitution ne se pose pas, contrairement à la France hexagonale, car la diversité est « naturellement » présente dans l’inconscient collectif. Enfin, lorsque l’on parle d’école, il faut également mentionner le fait qu’une bonne partie des enfants scolarisés suivent des cours dans des écoles confessionnelles : catéchisme, médersa, ashram, salle d’étude religieuse, couplant ainsi leurs enseignements laïques à un enseignement religieux. Il n’est pas rare, à La Réunion, que des enfants musulmans, hindous, protestants soient scolarisés dans des écoles catholiques privées, renforçant ainsi le processus d’altérité et de diversité dans le contact.

Cependant, pour les enquêtés, la famille et l’école ne couvrent pas l’intégralité du champ éducatif chez l’enfant, car elles se limitent à la socialisation primaire (Malbert, 2016). L’apprentissage du « vivre-ensemble » se fait également dans la socialisation secondaire à travers les instances associatives et l’éducation populaire. Cette instance peut servir de « tuteur » ou de « correcteur » de la socialisation primaire. Par « tuteur », nous entendons le fait d’être guidé sur le chemin de l’altruisme, de l’empathie et de l’interaction fructueuse. La bénévole apporte son soutien auprès du public visé en donnant de l’écoute, de l’empathie et de la bienveillance. En retour, il reçoit de l’amour, de la gratitude et apprend l’humilité. Le gain n’est pas financier, mais humain, ce qui est au cœur même du principe d’association et illustre bien le « faire-ensemble ». Par « correcteur », nous sous-tendons le fait que certaines personnes lors de leur socialisation primaire perdent leur empathie, se renforcent dans leurs préjugés et finissent par voir l’autre comme « un ennemi, un parasite ». Les associations aidant les personnes sans distinction et accueillant des bénévoles de tous horizons permettent à ces personnes en manque d’empathie de retrouver cette qualité ou cette capacité de se relier à autrui et de se rendre utiles à la société. Pour les enquêtés, L’activité associative « transforme les travers » de l’être humain que sont l’égoïsme et l’individualisme dans leurs formes extrêmes.

Discussion

En nous appuyant sur ces seize entretiens semi-directifs, nous constatons que l’ensemble des enquêtés mettent en évidence un paradoxe : une vision plutôt pessimiste du « vivre-ensemble » à La Réunion, alors même que l’île est réputée pour son métissage, sa diversité culturelle et ethnique, et se présente comme la « vitrine » des outre-mer en matière de cohésion sociale.

Pour les enquêtés, deux réalités du vivre-ensemble semblent paradoxales : d’un côté celle qui est prônée par les politiques et les médias, à savoir « le métissage biologique et culturel », que nous qualifions de vivre-ensemble « cultuel et culturel », et de l’autre, un vivre-ensemble fragile et invisibilisé marqué par les réalités et les difficultés du quotidien, que nous qualifions de « vivre-ensemble social ».

Pour les bénévoles, cette vision pessimiste du « vivre-ensemble » est justifiée. Les enquêtés soulignent les inégalités sociales et économiques persistantes qui sont masquées par les discours politiques et médiatiques du « vivre-ensemble ». Comme le remarque Roinsard (2014), le tissu associatif est l’un des moyens pour survivre et trouver un emploi, aussi précaire soit-il. Les conjonctures actuelles, inflation constante, diminution de l’emploi, dévaluation des diplômes, aggravent la détresse sociale des plus fragilisés. Le recours aux colis alimentaires et aux aides financières d’urgence ne fait que s’accroitre et entraîne un second paradoxe : la dépendance à la solidarité.

Si l’on considère qu’il y a de plus en plus d’associations qui assistent les populations vulnérables, cela pourrait signifier qu’il y a de plus en plus de « solidarité » et donc plus de « vivre-ensemble ». Or, c’est plutôt le contraire qui est observé ! Pour les enquêtés, « vivre-ensemble » signifie pouvoir vivre dignement les uns avec les autres, dans une solidarité réciproque. Or, ces populations fragilisées sont dans une relation de dépendance, une relation verticale et non horizontale en matière de fraternité (Janin P., 2004). Par relation verticale, nous entendons une relation hiérarchique établie sur un système de domination, alors que la relation horizontale est basée sur le principe d’égalité de statut et de respect réciproque. Comment peut-on donc parler de vivre-ensemble lorsque l’individu n’est pas en mesure de vivre dignement et est constamment dans la survie ?

Ceci requestionne la définition même du « vivre-ensemble » dans le contexte associatif. Pour les bénévoles, nous pouvons constater deux approches de la notion. La première s’apparente au vivre-ensemble comme verbe d’action, alors que la seconde fait référence à un vivre-ensemble en tant qu’idéal de société à atteindre. Dans les faits, le vivre-ensemble est perçu comme une réalité de terrain lorsque les bénévoles arborent une posture d’ouverture à l’autre dans leurs actions. Ces actions créent et maintiennent le vivre-ensemble, mais ne doit pas prendre de l’ampleur car elle produirait l’effet inverse, à savoir une augmentation des inégalités. L’idéal à atteindre pour ces bénévoles serait d’apporter de l’aide et du soutien, en réduisant les inégalités sociales et économiques. Cet idéal peut se traduire par la recherche d’une forme d’harmonie et d’équité dans la société. En d’autres termes, pouvoir aider les individus sans que ces derniers deviennent dépendants dans l’idée qu’à leur tour, ils aideront leur prochain. Cependant, cet idéal reste encore hors de portée, car le problème n’est pas uniquement d’ordre social, mais également d’ordre politique et économique. C’est pourquoi le vivre-ensemble tel que nous le concevons ne se limite pas uniquement au domaine du social, il recouvre plusieurs strates et révèle un ensemble complexe d’implications (écologique, territorial, politique, économique, sociale, culturelle, cultuelle, philosophique), mettant en évidence le champ d’action limité des associations dans le maintien du lien social.

Conclusion

Le vivre-ensemble est perçu au travers du prisme associatif comme un processus, un état et un résultat. Il est d’abord une manière de faire société par le biais de la cohabitation culturelle et cultuelle, puis, une réalité perceptible au quotidien grâce aux actions menées auprès des différents publics. Ces réalités quotidiennes sont les indicateurs d’un état toujours en construction et non fragile du vivre-ensemble, mais qui reste résilient.

Ensuite, ce vivre-ensemble est un processus à la fois vivant, dynamique. Il est surtout transmis à travers les valeurs véhiculées par les bénévoles.

Enfin, la société de plantation étant le berceau de cette solidarité réunionnaise, elle a laissé place aux associations d’utilités publiques, palliant ainsi les manquements politiques. Le vivre-ensemble résulte de l’effort et de la présence de ce tissu associatif local robuste. Ce modèle fait partie intégrante du mécanisme du vivre-ensemble de l’île. Cependant, il reste fragile, car il repose essentiellement sur les différentes subventions étatiques. Pourtant, ces associations jouent un rôle économique, car ils font partie des plus grands employeurs de l’île et ont un rôle social en tant que « filet de sécurité » du vivre-ensemble en maintenant le lien social à travers leurs actions sur le terrain (aide à la personne, distribution de colis alimentaires, fonds d’urgence, etc.) mais aussi par les relations qui se tissent entre les bénévoles et les populations bénéficiaires.

Au-delà des prestations, c’est avant tout le contact humain qui permet de faire vivre cette solidarité, transformant ainsi le « vivre » en « faire » ensemble pour autrui (Azdouz R., 2018). Bien que les bénévoles se considèrent comme acteurs du lien social, cela n’empêche pas ces derniers d’avoir un regard pessimiste sur le vivre-ensemble. Ils reconnaissent l’existence d’une cohabitation humaine, culturelle et cultuelle, mais soulignent sa fragilité à travers leurs expériences de terrain auprès des bénéficiaires de leurs actions. En dépit des réalités quotidiennes et des désillusions politiques et économiques, la volonté de maintenir la solidarité chez les bénévoles reste forte.

Enfin nous constatons que les associations constituent un moyen efficace de comprendre le rapport à autrui et surtout la manière de prendre soin d’autrui. Nous pouvons ainsi parler d’une forme de résilience chez les bénévoles mais aussi dans le processus de cohésion sociale, démontrant ainsi un modèle de vivre-ensemble à travers le tissu associatif réunionnais.

1 Principe qui consiste à éprouver par soi-même physiquement la véracité d’une proposition, toujours établie relativement à la situation actuelle.

2 Ce terme utilisé par Vaxelaire (2003) est toujours présent dans la langue créole et désigne une économie de survie parallèle. Bien qu’il s’agisse d’

3 Le « vivre-ensemble territorial » est une catégorie de définition du « vivre-ensemble » s’intéressant au partage d’un territoire, à la cohabitation

4 « Dan tan lontan » : Expression réunionnaise qui signifie le temps d’avant, l’époque d’avant.

5 « Koméla » : Expression réunionnaise qui signifie le temps présent, l’époque actuelle.

6 « La fraternité en crise, c’est un enjeu majeur de l’élection présidentielle » (Le JIR, mercredi 13 avril 2022, p. 7).

Azdouz, R., Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche, Édito, 2018.

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Sitographie

« La fraternité en crise, c’est un enjeu majeur de l’élection présidentielle » (Le JIR, mercredi 13 avril 2022, p. 7).

1 Principe qui consiste à éprouver par soi-même physiquement la véracité d’une proposition, toujours établie relativement à la situation actuelle.

2 Ce terme utilisé par Vaxelaire (2003) est toujours présent dans la langue créole et désigne une économie de survie parallèle. Bien qu’il s’agisse d’un travail souvent non déclaré, ce terme n’est pas pour autant considéré comme péjoratif, bien au contraire. Il symbolise dans l’imaginaire réunionnais une forme de dignité. Le becqueur de clé est celui qui préfère travailler et occuper ses journées plutôt que d’endosser le rôle « d’assisté social ».

3 Le « vivre-ensemble territorial » est une catégorie de définition du « vivre-ensemble » s’intéressant au partage d’un territoire, à la cohabitation et à la coexistence entre des individus issus de cultures différentes. Cette catégorie explore le vivre-ensemble sur un territoire, mais également avec le territoire, en référence à l’écologie et à la préservation environnementale (Liang-Ko-Yao Z., 2023).

4 « Dan tan lontan » : Expression réunionnaise qui signifie le temps d’avant, l’époque d’avant.

5 « Koméla » : Expression réunionnaise qui signifie le temps présent, l’époque actuelle.

6 « La fraternité en crise, c’est un enjeu majeur de l’élection présidentielle » (Le JIR, mercredi 13 avril 2022, p. 7).

Zahir Liang-Ko-Yao

Enseignant contractuel au département des sciences sociales, Université de La Réunion, chercheur associé au laboratoire LCF UR 7390