Le modèle singapourien de vivre-ensemble : institutionnalisation et perspectives contemporaines

The Singaporean model of living together: institutionalization and contemporary perspectives

Rachid Oulahal

DOI : 10.61736/carnets-oi.1361

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Rachid Oulahal, « Le modèle singapourien de vivre-ensemble : institutionnalisation et perspectives contemporaines », Carnets de recherches de l'océan Indien [Online], 12 | 2026, Online since 01 June 2026, connection on 10 June 2026. URL : https://carnets-oi.univ-reunion.fr/1361

À Singapour, cité-état multiculturelle située en Asie du sud-est, l’appartenance ethnique fait partie intégrante de l’identité institutionnelle des individus. Identifiée à partir du terme anglais race, l’appartenance ethnique est inscrite sur la carte d’identité des citoyens, les principales communautés étant chinoises, indiennes et malaises. Cet article propose ainsi de présenter le modèle singapourien où se combinent à la fois vivre côte à côte et vivre ensemble. En effet, si l’institutionnalisation de l’appartenance ethnique doit permettre le maintien des spécificités culturelles, il s’agit également d’assurer l’équilibre et la rencontre des diverses communautés de la société singapourienne. Le modèle de vivre-ensemble singapourien peut ainsi être pensé au regard des modalités d’institutionnalisation de l’appartenance ethnique. Pour autant, l’appartenance ethnique peut également mener à une distance symbolique entre les citoyens, chaque communauté pouvant être tentée de s’inscrire dans un ethnocentrisme, créant parfois des situations où il s’agirait plutôt de vivre côte à côte que de vivre ensemble. Enfin, l’appartenance ethnique peut également être questionnée par celles et ceux qui se revendiquent d’une appartenance plurielle et qui parfois peinent à être (re)connus dans un tel contexte et à rendre compte de manière singulière d’une possibilité d’incarner en soi le modèle singapourien de vivre-ensemble.

In Singapore, a multicultural city-state located in Southeast Asia, ethnicity is fully part of individuals’ institutional identity. Referred to by the English word race, ethnicity is registered on citizens’ identity cards, with the main communities being Chinese, Indian, and Malay. This article will present the Singaporean model, which combines both living side by side and living together. Indeed, while the institutionalization of the ethnic background aims at maintaining cultural specificities, its goal is also to ensure balance and encountering of the various communities of the Singaporean society. The Singaporean model of living together can thus be analyzed through the ethnicity institutionalization. However, ethnicity can also lead to a symbolic distance between citizens, each community being tempted to adopt an ethnocentric approach, sometimes creating situations where it would be more about living side by side rather than living together. Last, the current model can also be questioned by those who claim a plural cultural background and who sometimes struggle to be recognized in such a context and to display a new way of experiencing the Singaporean model of living together.

Singapour, un contexte singulier de vivre-ensemble

Singapour est une jeune république caractérisée par son multiculturalisme et est historiquement rattaché à l’archipel malais, le Malay Archipelago, un territoire qui regroupe aujourd’hui Brunei, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et le Timor Oriental.

Figure  : Singapour dans le Malay Archipelago

Figure  : Singapour dans le Malay Archipelago

Carte créée à partir du fichier Malay_Archipelago_in_Southeast_Asia.svg de Sbb1413, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=107624573

C’est en 1965 que Singapour acquiert sa pleine indépendance, après avoir été une colonie britannique jusqu’en 1959 puis un état autonome au sein du Commonwealth jusqu’en 1963 et enfin un membre de la Fédération Malaisienne. Singapour devient rapidement une république moderne qui se fait connaître dans le domaine de la finance, des services mais surtout en tant qu’une des principales plaques portuaires au niveau mondial.

La notion de vivre-ensemble est singulière à Singapour car nous verrons que l’histoire de ce territoire ne s’est pas faite sans heurts, avec un vivre-ensemble initialement conflictuel sur fond d’appartenance ethnique. Il s’agira ainsi de considérer un modèle de multiculturalisme institutionnalisé et renforcé par un ensemble de règlementations législatives.

D’une propriété du Sultan de Johor à une colonie britannique

Le développement moderne de Singapour fut enclenché dès le début du XIXe siècle (1819) avec son acquisition par Stamford Raffles, représentant de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, auprès du Sultan de Johor, région localisée au sud de la péninsule malaisienne. Singapour est alors une île très peu peuplée, quelques dizaines voire centaines d’habitants, mais déjà pluriculturelle puisqu’elle est alors composée d’une communauté malaise et chinoise (Saw, 2012).

Singapour connaît ensuite une croissance importante et rapide de l’activité portuaire et commerciale, ce qui amène le Royaume-Uni à organiser une immigration de travail massive, principalement depuis la Chine et l’Inde, alors que la population autochtone d’origine malaise augmente par l’immigration de personnes venant de la péninsule malaisienne et des îles environnantes (Bawean, Java et Sulawesi). La croissance démographique s’accélère du fait de l’arrivée massive de ces immigrants et le recensement de 1824 fait déjà état de 10 683 habitants et de trois groupes ethniques principaux, à savoir Malais (60 %), Chinois (31 %) et Indien (7 %), les autres groupes ethniques (européen, arabe…) représentant 2 %. La communauté malaise reste encore majoritaire sur le territoire.

En 1867, Singapour est déclarée colonie britannique et on y recense alors 90 000 habitants (27 % pour le groupe ethnique malais, 58 % pour le groupe ethnique chinois, 11 % pour le groupe ethnique indien et 4 % pour les autres groupes ethniques) (Saw, 2012). Le groupe ethnique chinois devient alors majoritaire sur le territoire.

Très rapidement, Singapour, de par sa situation géographique stratégique dans le sud-est asiatique, devient un port commercial de première importance pour l’exportation des produits locaux vers le continent européen et sa stabilité politique lui donne une place centrale dans le colonialisme britannique au sein de la péninsule malaisienne.

La Seconde Guerre mondiale vient donner un tournant décisif au territoire qui se voit alors occupé par les forces japonaises de février 1942 à août 1945. La fin du conflit et le vécu difficile de ces années d’occupation verront apparaître un sentiment nationaliste et les premières revendications indépendantistes. L’empire britannique anticipe ce mouvement et met en place les premières mesures de décolonisation et c’est en 1959 que Singapour acquiert le statut d’état autonome au sein du Commonwealth avec une population de 1,5 millions d’habitants (Saw, 2012, p. 14). La population est alors composée comme suit : 14 % pour le groupe ethnique malais, 75 % pour le groupe ethnique chinois, 9 % pour le groupe ethnique indien et 2 % pour les autres groupes ethniques (Saw, 2012).

Lee Kuan Yew, à la tête du parti politique People’s Action Party (PAP), en devient le premier Premier Ministre et effectuera sept mandats jusqu’en 1990. De 1990 à 2004, Lee Kuan Yew reste au gouvernement dans un rôle non-exécutif de Senior Minister qui lui permet de conseiller le Premier Ministre. De 2004 à 2011, Lee Kuan Yew devient Minister Mentor (Mentor du Premier Ministre). Du fait de son rôle significatif dans la vie politique et le développement de Singapour, Lee Kuan Yew reste dans la mémoire collective comme le fondateur du pays actuel. Il décède en 2015.

Les appartenances ethniques au cœur du projet post-indépendance

Très tôt, la question de la survie du territoire se pose et, nous le verrons ultérieurement, vient s’inscrire en singularité principale de la construction de la nation et de son identité. Singapour ne dispose en effet que de très peu de ressources naturelles et ses premiers dirigeants pensent alors que l’état ne peut survivre seul.

Le pays choisit donc de s’unir à la Fédération Malaisienne en 1963. Cela étant, des divergences politiques apparaissent très tôt sur un fond d’appartenance ethnique. En effet, en Malaisie, le UMNO (United Malays National Organisation), parti politique au pouvoir, souhaite mettre en place une politique économique privilégiant les ethnies autochtones (les Bumiputeras, littéralement « les fils du sol ») englobées dans le groupe ethnique malais. À son indépendance, la Malaisie est composée d’un groupe ethnique malais représentant 50 % de sa population, d’un groupe ethnique chinois représentant 37 %, d’un groupe ethnique indien représentant 11 % et d’autres groupes ethniques représentant 2 % de la population (Fernandez, Hawley et Predaza, 1974).

Ainsi, pour protéger les intérêts du groupe ethnique malais, le parti UMNO souhaite mettre en place un ensemble de règles et de dispositifs économiques et sociaux à l’intention de la communauté autochtone. Il s’agit par exemple de possibilités de prêts financiers avantageux, de la mise en place d’un actionnariat d’entreprise avec un minimum obligatoire détenu par un membre de l’ethnie autochtone…

Lors de leurs indépendances respectives, la Malaisie et Singapour ont une composition ethnique différente. La Malaisie a une population de 6 millions d’habitants répartis en trois communautés principales (50 % Malais, 37 % Chinois et 11 % Indien). Singapour a quant à elle une population de 1,5 millions d’habitants également répartie en trois mêmes communautés principales (14 % Malais, 75 % Chinois, 9 % Indien). Le rapprochement des deux nouveaux états, souhaité à partir de 1963, est rendu difficile du fait même des appartenances ethniques. L’importance numérique rapidement prise par le groupe ethnique chinois à Singapour est perçue en Malaisie comme un risque pour la majorité, encore numériquement faible, du groupe ethnique autochtone (Malais) en Malaisie. L’intégration de Singapour vient ainsi redistribuer, mais surtout équilibrer, la répartition des groupes ethniques chinois et malais au sein de la confédération.

Considérant la faible majorité numérique du groupe ethnique malais (50 % à l’indépendance), la Malaisie envisage comme nous l’avons vu la mise en place d’une politique préférentielle à destination du groupe ethnique malais. Cette politique préférentielle sera implémentée dès l’indépendance avec l’article 153 de la constitution qui donne au roi de Malaisie la responsabilité de protéger la place spéciale des Malais et des populations indigènes des états de Sabah et Sarawak, les deux états de la Malaisie orientale situés sur l’île de Bornéo. Cette politique sera consolidée sur le plan économique avec la New Economy Policy (NEP) en 1971 et la National Development Policy (NDP) à partir de 1991. Elle sera poursuivie avec la National Vision Policy (NVP) en 2001 puis, bien qu’allégée à partir de 2009, avec la Shared Prosperity Vision 2030 à partir de 2020. Cette politique préférentielle est toujours opérationnelle à ce jour en Malaisie et fait actuellement l’objet de débats.

De son côté, Singapour reconnaît le caractère autochtone du groupe ethnique malais sur son territoire mais revendique, dès son indépendance, la mise en place d’une égalité ethnique et la promotion d’une identité singapourienne qui irait au-delà des clivages ethniques. Cela est d’autant plus nécessaire que les premières tensions se manifestent à Singapour sur fond d’appartenance ethnique, probablement accentuées par des divergences politiques et nationales entre les pays nouvellement indépendants de cette région d’Asie du Sud-Est (Singapour, Malaisie et Indonésie principalement).

À Singapour, ces tensions viennent ainsi opposer les deux principaux groupes ethniques du pays, le groupe ethnique malais se sentant dépossédé de son territoire et disparaître face à la supériorité numérique et économique du groupe ethnique chinois. Ces tensions culmineront en juillet et septembre 1964 où des émeutes ethniques, les race riots, éclatent et s’accompagnent de violences, venant ainsi compromettre l’équilibre intercommunautaire de Singapour (Lau, 1998).

Ces violences interethniques ainsi que les différences dans les choix politiques en Malaisie et à Singapour ne permettent alors plus le rapprochement initialement souhaité entre les deux nouveaux états. Le 9 août 1965, la séparation est actée et Singapour devient alors un état indépendant et souverain (Singh, 2011).

Un système législatif pour vivre ensemble

Dès son indépendance, le gouvernement de Singapour doit assurer la cohésion de sa population et lui permettre d’aller au-delà de la question communautaire et des violentes émeutes ethniques que le pays a connues. Par ailleurs, Singapour, de par sa majorité ethnique chinoise, devient un territoire singulier dans cette zone géographique, entouré par la Malaisie et l’Indonésie, deux pays à majorité linguistique (Malais) et confessionnelle (Islam) relativement proches. Le malais est en effet une langue d’échange historique au sein de l’archipel et a servi de base à l’indonésien, même si ce dernier a bénéficié de l’apport des nombreux dialectes indonésiens tels que le javanais par exemple. La faible disponibilité de ressources naturelles à Singapour ainsi que cette configuration culturelle viennent donner au pays un sentiment de vulnérabilité face à ses voisins. En 1998, le président indonésien Bacharuddin Jusuf Habibie avait par exemple qualifié Singapour de « petit point rouge sur la carte du monde ».

Face à ce sentiment de vulnérabilité, les valeurs de respect mutuel, de travail et de sécurité sont mises au premier plan comme base de la société singapourienne, devenant une caractéristique majeure de l’identité moderne du territoire : « La vulnérabilité à laquelle renvoie l’image de petit État contribue à l’élaboration d’un récit identitaire et sécuritaire, mobilisé par le régime pour renforcer la cohésion intérieure de la cité-État et justifier l’autoritarisme du pouvoir » (Alles, 2016). Le développement de Singapour sur le plan économique et son modèle multiculturel sont perçus comme une réussite et servent d’assise identitaire et de cohésion pour l’ensemble des citoyens. En 2015, l’Ambassadeur de Singapour en France avait indiqué : « L’un des éléments clés pour le maintien de l’harmonie communautaire à Singapour réside dans l’adoption des principes de la méritocratie, du sécularisme et du multiculturalisme » (Berger et Cholleton, 2015, p. 147).

À la suite des émeutes interethniques et de son indépendance, le gouvernement singapourien décide de légiférer la question ethnique et cette politique sera à l’origine de l’identité multiculturelle de Singapour. Ainsi, la constitution adoptée à l’indépendance met en avant le caractère pluriethnique de la population singapourienne de même que la nécessité d’un respect mutuel autant sur le plan ethnique que religieux. L’article 152 de la constitution indique par exemple qu’il est de la responsabilité du gouvernement de constamment assurer les intérêts des minorités ethniques et religieuses à Singapour, tout en reconnaissant la place singulière du groupe ethnique malais autochtone au territoire. Tel que Lee Kuan Yew l’indiquait le jour de l’indépendance de Singapour : « This is not a Malay nation ; this is not a Chinese nation ; this is not an Indian nation. Everyone will have his place, equal : language, culture, religion ». (Traduction : « ce n’est pas une nation malaise, ce n’est pas une nation chinoise, ce n’est pas une nation indienne. Tout le monde aura sa place, égale : langue, culture, religion »).

Un ensemble de dispositifs politiques a par la suite été mis en œuvre afin de permettre aux différents groupes ethniques de vivre ensemble, tel que le Sedition Act (SA), préexistant à l’indépendance et conservé, criminalisant les actes et discours attentant à la sûreté de l’état mais aussi les actes et discours hostiles à l’encontre de tout groupe ethnique du pays. En 1990, le Maintenance of Religious Harmony Act (MRHA) est promulgué pour assurer la liberté confessionnelle et le respect de la pluralité religieuse au sein du pays et vient ainsi s’ajouter à « l’arsenal d’instruments légaux pour réguler les relations interethniques et interreligieuses dans le pays » (Tey, 2008).

Par ailleurs, une politique de quotas ethniques est mise en œuvre afin d’assurer la représentation de l’ensemble des groupes communautaires dans les divers champs de la vie publique et politique. C’est le cas par exemple pour le logement. Plus de 80 % des logements de Singapour sont gérés par le HDB (Housing Development Board), une régie d’état en charge de la construction et du maintien du parc immobilier public. Le HDB tient ainsi compte de l’appartenance ethnique de tout demandeur ou futur acquéreur de logement avant toute attribution. Ainsi, la gestion des affectations et de l’acquisition de logements permet d’éviter la création de regroupements ethniques et d’espaces mono-représentés en termes d’appartenance ethnique (Sin, 2003). Ce point peut être mis en relation avec une volonté de ne pas reproduire les pratiques de l’administration coloniale britannique qui mettait en œuvre « dans leurs possessions malaises, la ségrégation ethnique sur les plans résidentiel et professionnel », et de ce fait, « il y avait peu de contacts à Singapour entre les différentes ethnies et par conséquent, on pourrait dire que la compréhension interethnique semble quasi inexistante [à l’indépendance du pays] » (Yong, 2016, p. 110).

Les quotas ethniques sont aussi mis en place pour les représentations politiques. Une alternance entre les groupes ethniques est mise en œuvre par exemple pour le choix de la Présidence de la République. Mais au-delà, c’est dans les nominations de l’ensemble des membres du gouvernement, des acteurs politiques et des institutions publiques que la représentation des divers groupes ethniques est assurée, voire contrôlée.

Un autre exemple concerne les charges sociales qui sont elles aussi identifiées selon l’appartenance ethnique de chaque salarié. Ainsi, par l’intermédiaire d’un dispositif appelé Self-Help Groups (SHGs), les charges sociales récoltées en fonction de l’appartenance ethnique des salariés sont réparties à des fonds spécifiques à chaque groupe ethnique pour une redistribution des prestations sociales selon l’appartenance ethnique des bénéficiaires.

Sans pour autant présenter une liste exhaustive des dispositifs mis en œuvre pour maintenir l’harmonie ethnique et religieuse, ou Racial Harmony selon le terme mis en avant par le gouvernement singapourien et célébrée annuellement le 21 juillet depuis 1997, nous avons souhaité indiquer au lecteur des éléments de compréhension permettant de saisir la singularité singapourienne lorsqu’il s’agit du contact de cultures et du vivre-ensemble.

Valeurs et représentations communes dans le vivre-ensemble à Singapour

La diversité culturelle dans la société singapourienne aujourd’hui

La diversité ethnique représente Singapour et l’appartenance ethnique est fortement présente, allant jusqu’à être inscrite sur la carte d’identité des citoyens sous l’appellation race. Pour une population d’environ 6,3 millions d’habitants aujourd’hui (1 million en 1950), les derniers recensements indiquent que le groupe ethnique chinois représente 75 % de la population, le groupe ethnique malais 14 %, le groupe ethnique indien 10 % et 1 % pour les autres groupes ethniques. Ces quatre catégories représentent la répartition officielle des groupes ethniques à Singapour, qui est connue sous la formule CMIO (ChineseMalayIndianOthers).

Tous les enfants d’une même famille doivent obligatoirement avoir la même appartenance ethnique. Pour les enfants, l’information concernant le groupe ethnique sert principalement à identifier la langue maternelle qui sera enseignée à l’école. Mais ce n’est qu’à l’âge de 15 ans que chaque enfant se voit attribuer une carte d’identité individuelle sur laquelle l’appartenance ethnique sera inscrite. Pour les couples mixtes, les parents ont longtemps eu à choisir, entre les appartenances ethniques du père et de la mère, celle qui serait attribuée à leur enfant. En cas d’indécision, l’appartenance ethnique du père était choisie par défaut. Depuis le 1er janvier 2011, il est maintenant possible pour ces couples d’opter pour une double appartenance ethnique de leur enfant (Indian-Chinese, Malay-Indian…). La nouvelle règlementation limite toutefois la possibilité à seulement deux appartenances ethniques par individu. Le cas d’enfant de parents eux-mêmes disposant d’une double appartenance ethnique nécessite alors toujours une décision à prendre. Par ailleurs, pour les individus inscrits selon une double appartenance ethnique, l’ordre dans lequel les appartenances sont spécifiées est d’importance car seule la première appartenance ethnique sera considérée dans les procédures nécessitant le respect des quotas (attribution de logement, langue maternelle enseignée…).

Enfin, même si une appartenance ethnique est attribuée à la naissance, chaque citoyen se voit donner le droit de pouvoir modifier cette appartenance deux fois dans sa vie. Un premier et seul changement est possible avant l’âge de 21 ans avec l’accord des parents, souvent eux-mêmes à l’origine de cette demande de changement. Un second et seul changement est possible après l’âge de 21 ans, âge de la majorité à Singapour, permettant au citoyen émancipé de choisir son appartenance ethnique. Dans tous les cas, le changement ne peut être fait que sur la base des appartenances ethniques principales du père et de la mère.

Ainsi, la catégorisation ethnique doit permettre aux citoyens de conserver leur culture mais a aussi pour objectif de permettre une certaine « discrimination positive » envers les minorités malaise et indienne.

La diversité singapourienne est ethnique mais elle est aussi religieuse. Les derniers recensements indiquent que 34 % de la population se déclare de confession bouddhiste, 18 % de confession catholique, 15 % de confession musulmane, 6 % de confession hindoue. 10 % de la population indique d’autres religions. Enfin, 17 % des citoyens se disent sans religion. Sur le plan pratique, il existe une corrélation importante entre les appartenances ethniques et religieuses, la majorité des personnes de confession bouddhiste et catholique appartenant au groupe ethnique chinois, les personnes de confession musulmane appartenant au groupe ethnique malais et les personnes de confession hindoue appartenant au groupe ethnique indien (Radics et Poon, 2017).

Enfin, la diversité est aussi linguistique, Singapour disposant de quatre langues officielles : l’anglais, le mandarin, le malais et le tamoul. Le malais garde une spécificité puisqu’il est aussi la langue de l’hymne national. Pour autant, la langue véhiculaire, pour l’éducation, l’administration et la communication interethnique, est l’anglais et ce choix est fait dès l’indépendance du pays. Le recours à la langue anglaise permet ainsi au tout jeune gouvernement de l’époque de maintenir le fragile équilibre entre les groupes ethniques, préférant une langue externe, tierce, mais déjà largement parlée sur le territoire du fait de la colonisation britannique. L’anglais permet aussi d’assurer très tôt à Singapour des relations privilégiées au niveau commercial, professionnel et politique, en particulier avec le Royaume-Uni du fait de l’histoire coloniale mais aussi avec l’Australie et les États-Unis d’Amérique. Enfin, le choix de l’anglais pour l’éducation permet un accès facilité aux savoirs, en particulier dans le domaine technologique.

La langue anglaise pour dépasser les clivages ?

Comme indiqué précédemment, Singapour dispose de quatre langues officielles : l’anglais, le mandarin, le malais et le tamoul.

Le mandarin, le malais et le tamoul représentent les trois groupes ethniques majoritaires du pays et conservent une place importante dans le cadre familial et communautaire. Leur apprentissage est institutionnalisé et obligatoire : « la politique de la langue maternelle exige de tous les étudiants singapouriens ou résidents permanents à Singapour qu’ils étudient leur langue maternelle respective, et les langues maternelles prescrites sont le chinois [mandarin], le malais et le tamoul » (Kassim, 2015).

Ce choix est aussi justifié par le gouvernement de Singapour afin d’assurer la transmission culturelle au sein de chaque groupe ethnique : « Il est donc clair que, vu dans cette optique, l’anglais doit être enseigné, comme le constate Lionel Wee, vidé de ses références culturelles anglo-saxonnes. C’est aux langues ethniques de jouer le rôle de transmetteurs des valeurs et des traditions culturelles » (Yong, 2016, p. 125). Yong précise ainsi que la volonté du gouvernement a été que l’anglais devienne la langue des sciences et des connaissances nouvelles, la langue des besoins matériels alors que les langues ethniques seraient quant à elles porteuses des traditions et de l’histoire passée du groupe ethnique, comblant dans ce sens les besoins psychosociaux par la référence aux racines ethnoculturelles.

Plusieurs auteurs ont toutefois indiqué que l’usage de ces langues maternelles est de plus en plus questionné aujourd’hui car la place de l’anglais dans le cadre familial se renforce, en particulier auprès des jeunes générations (Forlot, 2018 ; Kassim, 2015 ; Quentin Dixon, 2005). Yong précise ainsi que l’évolution du paysage linguistique à Singapour a connu trois temps, à savoir tout d’abord la disparition du système éducatif multilingue (à son indépendance, Singapour dispose de quatre systèmes éducatifs, à savoir anglophone, sinophone, malayophone et tamoulophone), puis la diminution de la diversité linguistique avec la mise en place du bilinguisme, institutionnalisé à partir des années 80, faisant disparaître une multitude de dialectes malais, chinois et indien, suivi enfin d’une évolution linguistique vers le monolinguisme anglais actuellement en cours (Yong, 2016).

Ainsi, initialement utilisée comme langue neutre aux côtés des trois autres langues officielles (mandarin, malais, tamoul), l’anglais a progressivement pris une place majeure, certains jeunes Singapouriens ne parlant plus aujourd’hui que cette seule langue. Pour autant, de multiples singularités de la langue anglaise à Singapour, avec l’introduction de mots et expressions issus des autres langues officielles, des formes grammaticales et rhétoriques propres à Singapour, laissent percevoir l’appropriation de cette langue, initialement prévue pour être neutre mais à laquelle bon nombre de Singapouriens semblent aujourd’hui culturellement attachés.

L’anglais spécifique de Singapour, le singlish, semble ainsi lui aussi faire l’objet de débat car le gouvernement, afin de protéger les langues des groupes ethniques, avait souhaité le faire disparaître, ce qui n’avait pas manqué de créer un grand émoi au sein de la population. Selon Lubna Alsagoff (2010), la langue anglaise à Singapour doit être considérée dans une perspective socioculturelle fondée sur une compréhension du rôle dualiste de l’anglais, à la fois en tant que langue mondiale et en tant que langue locale. À partir de cette approche linguistique, l’auteure envisage que cette dualité viendrait faire écho à l’identité culturelle des Singapouriens qui auraient à négocier entre deux orientations identitaires divergentes, celle de citoyen global de la mondialisation et celle de citoyen local singapourien. Ainsi, le singlish viendrait prendre lieu et place des langues locales, de même que la méritocratie et le consumérisme auraient remplacé les valeurs culturelles des groupes ethniques.

Le consumérisme et la méritocratie comme valeurs communes pour vivre ensemble ?

Nous avons pu voir que l’évolution rapide du pays entre sa création en 1965 et aujourd’hui n’a pas été sans une nécessité de faire disparaître les écarts culturels des trois groupes ethniques (chinois, malais, indien), ou tout du moins d’en réduire l’impact : « Singapour est une société multiraciale, multilingue et multireligieuse […]. L’harmonie interethnique et interreligieuse qui existe à Singapour n’est pas le fruit du hasard. En effet, les émeutes raciales qui ont eu lieu lors de l’accession à l’indépendance de Singapour dans les années 1960 ont profondément marqué la première génération de Singapouriens » (Berger et Cholleton, 2015, p. 147).

En parallèle de cette mise en retrait culturel, de nouvelles valeurs se sont inscrites dans le « roman national », des valeurs de travail et de réussite qui font par ailleurs l’identité de cette ville-état. Le sociologue singapourien Beng-Huat Chua revient sur la question, voire l’absence, d’une culture propre à Singapour du fait même de la démarche nationale d’indifférenciation culturelle et de promotion de l’effort et du travail comme vecteurs d’identité individuelle et collective (Chua, 1998). L’auteur revient par exemple sur une crise économique que le pays avait connue dans les années 80 et qui avait montré que le seul recours à la réussite économique n’était pas suffisant pour instaurer le sentiment d’appartenance à la nation et à une culture nationale. Face à cette crise économique et à l’incertitude engendrée, plusieurs citoyens s’étaient alors désengagés du pays pour migrer et s’installer à l’étranger. Cette promptitude à quitter le pays aux premiers signes d’une faiblesse économique avait alors interrogé le gouvernement et la société singapourienne. Cet épisode avait ainsi rendu nécessaire le questionnement quant aux liens que le pays devait établir avec ses citoyens et les valeurs auxquelles le pays devait se rattacher, entre une occidentalisation par la réussite économique et un enracinement dans des valeurs asiatiques (asian values). Cette fois encore, il s’agit de réflexions menées au niveau institutionnel et qui aboutiront par exemple à l’instauration de l’apprentissage des langues maternelles à l’école afin de donner aux enfants une assise culturelle et un lien symbolique avec l’histoire de leur groupe culturel sur le territoire. Le gouvernement optera alors pour une inscription au sein de valeurs asiatiques. Cela étant, nous n’oublions pas que les trois groupes ethniques principaux à Singapour sont tous trois porteurs de valeurs dites asiatiques et présentent pourtant des différences culturelles significatives. Plusieurs auteurs ont analysé l’environnement singapourien en tant qu’exemple de ces nations qui auraient une difficulté endémique à trouver une base commune fédérant sa population dans une identité fédératrice et un destin partagé (Chua, 1996 ; Velayutham, 2007).

Chua en arrive même à présenter la consommation comme une valeur culturelle singapourienne principale (Chua, 2003), le consumérisme devenant un trait culturel commun à l’ensemble des Singapouriens. Il y aurait donc des cultures locales au sein de chaque groupe ethnique et des valeurs culturelles transcendant ces groupes ethniques, la méritocratie et la consommation en étant les principales. En particulier, selon l’auteur, la méritocratie aurait fait émerger au sein de la population singapourienne des valeurs individualistes, la réussite ne pouvant provenir, non plus d’une appartenance ethnique ou sociale, mais du seul effort individuel des habitants. Chacun serait ainsi reconnu à la hauteur de ses efforts et « la population devait devenir une main-d’œuvre solitaire, hautement efficace et productive » (Heng, 2009, p. 25).

Cette compétition dans le monde professionnel s’est progressivement déclinée dans le système universitaire puis scolaire, la mise en concurrence des citoyens étant maintenant en place à un stade aussi précoce que l’enfance avec des sélections difficiles pour l’entrée au sein de certaines écoles primaires. L’un des éléments clés pour le maintien de l’harmonie communautaire à Singapour réside dans l’adoption des principes de la méritocratie, du sécularisme et du multiculturalisme. Le principe de la méritocratie garantit à chaque individu qu’il ne sera pas discriminé ou favorisé en raison de son appartenance ethnique, de sa langue ou de sa religion. Le gouvernement, laïc, ne règlemente pas les activités religieuses. Les communautés ethniques et religieuses sont libres d’assurer la préservation et la promotion de leur patrimoine culturel, ainsi que de pratiquer leurs coutumes et croyances, tant qu’elles ne portent pas atteinte à l’intérêt national ou aux droits et à la sensibilité des autres communautés (Berger et Cholleton, 2015).

Cette spécificité culturelle singapourienne semble au cœur des orientations politiques du pays, travailler pour survivre ensemble, en quelque sorte, et maintenir ce que le monde entier avait considéré comme inconcevable en 1965, à savoir l’établissement d’une cité sans ressources naturelles (Heng, 2009).

Conclusion

Le contexte culturel et géopolitique singapourien est toujours aussi singulier qu’à la naissance du pays, une société qui doit se construire en lien avec les pays d’origine de ses citoyens mais qui doit aussi trouver la bonne distance pour permettre à ses citoyens de vivre pleinement leur identité singapourienne.

L’équilibre et le respect mutuel des groupes ethniques qui prévaut dans le système multiculturel actuel aurait ainsi créé dans le même temps une distance entre les communautés qui cohabitent plus qu’elles n’interagissent.

La mise à distance des groupes culturels au niveau global du pays l’est tout autant au niveau individuel puisque l’appartenance culturelle plurielle n’a que peu de place au niveau administratif. Si depuis 2011 le métissage ethnique des citoyens est institutionnellement reconnu (enfants issus de couples mixtes au niveau des appartenances ethniques), il est toutefois toujours nécessaire de considérer un seul groupe culturel pour tous les dispositifs basés sur des quotas ethniques.

Une nouvelle appréhension de l’altérité culturelle et du vivre-ensemble pourrait être mise en œuvre, non pas par des groupes culturels qui se côtoieraient dans un espace insulaire limité mais comme des citoyens intrinsèquement inscrits dans une pluralité culturelle. Il s’agirait alors de voir émerger un processus d’interculturation (Clanet, 1990 ; Denoux, 1994, Guerraoui et Troadec, 2000) à différents niveaux (Derivois, 2009), à la fois au niveau intrapsychique de chaque individu et intersubjectif de son environnement proche (famille, amis) mais surtout au niveau intergroupal avec l’émergence d’un groupe ethnique « multiethnique » qui viendrait progressivement représenter la majorité des citoyens singapouriens et permettrait d’aller au-delà du système multiculturel actuel et des règlementations basées sur l’appartenance ethnique.

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Figure  : Singapour dans le Malay Archipelago

Figure  : Singapour dans le Malay Archipelago

Carte créée à partir du fichier Malay_Archipelago_in_Southeast_Asia.svg de Sbb1413, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=107624573

Rachid Oulahal

Maître de conférences en psychologie, Université de La Réunion, UFR Lettres et Sciences Humaines, Département des Sciences Sociales, Laboratoire DIRE (Déplacements, Identités, Regards, Écritures), affilié à l’IC Migrations (2021-2025)

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